Femmes ou féministes?
11 mars 2014 - Image par Luce Engérant
Réflexion sur la nature du féminisme.

D’où vient la peur de s’affirmer comme féministe? Pourquoi trouve-t-on, dans un même mouvement, autant de branches et de différences? En lien avec ces thématiques, un après-midi de réflexion intitulé «Féminisme(s): divisés ou diversifiés?» a eu lieu au bar Notre-Dame-des-Quilles, le 8 mars dernier, lors de la Journée internationale des droits des femmes. Rassemblant douze femmes invitées à se prononcer en table ronde, l’événement a été organisé par deux collectifs cyber-féministes: Et les femmes? et Je suis féministe.

La salle est pleine. Il y a une soixantaine de personnes dont une grande majorité de femmes et on note une forte concentration de jeunes. Invitées à prendre la parole à tour de rôle, Martine Delvaux, Jeanne Reynolds, Anne Migner-Laurin, Camille Tremblay-Fournier, Aurélie Lanctot, Véronique Grenier, Widia Larivière, Marie-Claude Garneau, Anna-Aude Caouette, Tanya St-Jean, Sarah Labarre et Alexa Conradi ont exprimé leurs points de vue, avant tout en tant que femmes.

À la question quelle est la place du féminisme dans votre quotidien?, elles ont eu des réponses variées, reflétant leur situation et le milieu dans lequel elles vivent: à chacune son féminisme et son implication. Sarah Labarre, jeune chroniqueuse du blogue Urbania, assume le qualificatif de féministe hystérique qu’on lui a souvent adressé et déclare fièrement qu’elle est «une ostie d’enragée». Cette enragée fait mention d’un courant, le «masculinisme», un contre-féminisme polémique, qui la laisse perplexe.

Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), déclare qu’elle n’aurait pas choisi d’enseigner à l’université si elle n’avait pas été féministe. «David Gilmour peut aller se faire voir», dit-elle en référence aux commentaires de l’auteur canadien qui affirmait ne pas vouloir présenter des écrivaines dans le cadre de son cours à l’Université de Toronto. Elle déplore le sexisme intellectuel qu’on retrouve souvent dans le milieu académique, ainsi que la culture du viol sur les campus universitaires lorsque des professeurs profitent de la position d’autorité qu’ils maintiennent sur leurs étudiantes. Ses réflexions féministes, en tant que professeure de littérature féministe, se portent sur la place de la femme non seulement dans le milieu académique, mais surtout dans la littérature. «Combien de femmes parlent quand une femme parle?  Écrire, c’est résister».

Une enseignante de philosophie au cégep de Sherbrooke, Véronique Grenier, critique le manque de présence féminine dans son domaine et, encore plus, de philosophes féminines enseignées dans des cours. «À l’université, on a vu un peu de Hannah Arendt. Des fois le trio [Simone] Weil, [Simone] de Beauvoir et Arendt, mais c’était pas mal tout. On est cinq femmes sur trente-cinq enseignants dans notre département», dit-elle.

Au cours de la discussion, le manque de présence de minorités ethniques autour de la table ronde est soulevé par Alexa Conradi, présidente de la Fédération des femmes du Québec. Par la suite, la question du féminisme homogène, du privilège de la féministe blanche, hétérosexuelle et bourgeoise, est revenue plusieurs fois. Une autre question a remué l’assemblée, celle de la place des travailleuses sexuelles, souvent discriminées au sein du mouvement. D’après Anna-Aude Caouette, une des invitées, il faut laisser aux femmes le droit de s’autodéterminer, de décrier elles-mêmes si elles sont exploitées plutôt que de le faire à leur place sous un étendard féministe. La diversité des points de vue permet une dynamique qui rend possible l’actualisation du mouvement, et cela sans violence.

«Jusqu’à ce que les hommes et les femmes arrivent à l’équité et aux droits sociaux dans les milieux de l’éducation, de l’emploi, du statut familial et de l’accès aux services de santé, il y aura toujours du travail à faire», affirme Sarah Burns, professeure à McGill et coprésidente du Senate Subcommittee on Women. «Personne, homme ou femme, ne doit se complaire dans la situation actuelle», conclut-elle.

 
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