Questions préliminaires
18 février 2014
Rhétorique culturelle - Chronique

Analyse de bribes d’informations prises par-ci par-là à McGill, dans des cours, dans des conversations, de gens cultivés et brillants, professeurs, fascinés par la chose intellectuelle.

Qu’est-ce qui est bien, comment se faire un avis, et comment juger de la valeur de cet avis? Telles sont plus ou moins les questions qui m’ont poussé à étudier à l’université. La réponse à ces questions se manifeste dans l’individu par son opinion, chose méprisable qui a besoin d’un guide pour être fiable. Le professeur, celui qui a donc fait des études poussées, possède nécessairement non pas une simple opinion mais un jugement fiable sur la chose intellectuelle.

Enfin, c’est ce que je pensais avant d’arriver à McGill.

Depuis mon inscription, je suis assailli dans mes cours par des affirmations, des points de vue, sur ce que l’on appelle communément des objets culturels, du style «on ne lit pas Dostoïevski pour l’histoire» ou bien «la littérature ne peut pas être absorbée passivement». D’autres pratiques témoignent aussi d’une certaine vision de cette «culture», comme de faire lire un tome au milieu de la Recherche dans un cours de littérature sur le vingtième siècle; ou de n’avoir jamais avoir lu Djian quand on est professeur de littérature contemporaine. Bref, autant de points de vues qu’il y a d’individus étudiant ou enseignant la littérature. J’en suis arrivé à ne même plus savoir ce qu’est la culture. Une série télé peut-elle faire partie d’un patrimoine culturel indispensable à un être humain? Tupac est-il un monstre de culture? Évidemment! répond l’intellectuel à toutes ces questions, n’as-tu pas vu House of Cards? Ces interrogations sont devenues tellement banales qu’on cite désormais 50 Cents en cours de littérature. Être réactionnaire, est-ce devenu une position d’avant-garde? Mais bien plus encore, ne risquons-nous pas d’asphyxier sous toute cette culture? Car si même la culture populaire est désormais de telle qualité qu’elle peut devenir inattaquable, que faire d’autre que se rouler dans le plaisir de vivre à une époque où la qualité est partout?

Pourquoi intellectualiser l’objet culturel? Telle est la véritable question soulevée lors de cette analyse de la rhétorique culturelle. Car les conséquences de l’intellectualisation progressive de l’intégralité des médias, grâce à laquelle une chanson de Gaga est désormais une entité analysée par les esprits les plus brillants du siècle, ne sont pas évidentes. Peut-être est-ce parce que  certaines terres ont plus besoin d’engrais que d’autres pour fructifier que j’ai l’impression de stagner au milieu de tous ces «dans ce passage exceptionnel», ou autres «j’aime particulièrement cette scène» qui ponctuent mes cours de littérature, prononcés avec un petit trémolo dans la voix, qu’il s’agisse d’une phrase de je-ne-sais-quel auteur mythique ou d’une chanson de je-ne-sais-quelle-popstar. Autant d’affirmations creuses destinées à faire de nous une génération de prostrés acceptant de faire de plus en plus de concessions par peur d’avoir l’air intelligent. Je ne prétends pas respecter les classiques –je n’en ai pas assez lu–, ni détester les séries télés –j’en ai trop vu–; seulement vous proposer d’enterrer une bonne fois pour toute l’idée même de culture, car dix ans de jachère ne suffiraient pas à rendre nos cerveau fertiles à nouveau.

Car à quoi cela sert-il d’avoir un esprit critique quand tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes?

 
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