Crise, squat et émigration
10 février 2014 - Image par Luce Hyver
Quel avenir pour les jeunes espagnols?

La crise, le chômage, les jeunes. Ces trois mots semblent aller de pair depuis le début de la récession en 2008, dont certains pays ont été épargnés et dont d’autres commencent à voir la fin. En Espagne cependant, l’amalgame reste très réel, avec un taux de chômage juvénile (15-25 ans) de plus de 50%, soit quasiment le double de la moyenne nationale (27% en 2013), et bien au-dessus de celle des autres pays touchés par la crise. Outre les retombées économiques que cela implique, c’est tout le paysage social et la culture des moins de 30 ans qui en sont affectés.

Des études longues et spécialisées

Le chômage en Espagne, comme dans beaucoup de pays, touche surtout les populations ayant moins d’expérience professionnelle, c’est-à-dire principalement les jeunes. Cette absence d’opportunités économiques dans le monde du travail a beaucoup changé la sphère universitaire, qui a vu ses étudiants rester plus longtemps, et se spécialiser plus, à coup de maîtrises, de doctorats ou simplement de changement de parcours. Juan Gutiérrez Martinez, délégué à la jeunesse à la mairie de Grenade (Partido Popular, droite), témoigne au Délit qu’en effet, «une fois que la crise a commencé, beaucoup de jeunes ont commencé à augmenter et élargir leur formation». De la même façon, on assiste à un intérêt croissant pour certaines spécialisations qui pourraient mieux préparer les étudiants espagnols au marché du travail, en particulier les langues, un atout pour augmenter ses opportunités à l’étranger si le chômage dure trop.

Et pourtant, même avec une génération plus éduquée, plus spécialisée et plus préparée économiquement, trouver du travail reste très difficile voire impossible. Cette difficulté des jeunes espagnols, diplômés ou non, à trouver du travail a provoqué un autre phénomène social en Espagne, que Gutiérrez Martinez définit comme «un recul brutal de l’âge d’émancipation».

En effet, sans travail ou autre source de revenus stables, les jeunes espagnols, à l’instar des jeunes d’autres pays en crise, se voient obligés de rester plus tard dans le nid familial, dépendant du salaire de leurs familles. Un diplôme universitaire n’est plus une garantie de pouvoir subvenir à ses besoins économiques, d’où le choix de nombreux jeunes de prolonger leur séjour au sein du domicile familial. Cependant, la prolongation du temps chez les parents a un effet atténuant sur la société espagnole: une certaine solidarité familiale et communautaire face à la crise et ses effets négatifs. En Espagne, la famille et la communauté constituent un filet qui permet un certain détachement des problèmes économiques. Selon Paula, étudiante de Barcelone, «même en restant sans travail, on sait qu’il y aura toujours quelqu’un pour nous aider, les gens sont généreux ».

Le mythe de la «génération ni-ni»

Par contraste avec les jeunes espagnols surdiplômés, les médias espagnols parlent souvent de la «génération ni-ni» ou, ni trabaja ni estudia, c’est-à-dire la portion des jeunes espagnols qui ne travaillent pas et n’étudient pas non plus. Face à la difficulté de trouver un emploi même avec une éducation universitaire, beaucoup de jeunes en Espagne décident de ne pas dépenser au risque de perdre leur temps et surtout leur argent pour l’obtention d’un diplôme qui pourrait se révéler inutile. Quand ces derniers ne trouvent pas d’emploi, ils tombent dans la catégorie ni-ni, qui est l’équivalent de l’acronyme anglais NEET («not in employment, education or training»), ce qui représentait 23% des 15-30 ans en Espagne en 2013. Cependant, cette proportion relativement grande des jeunes sans activité s’apparente plus à une tendance sociale que générationnelle. Pour Omar, étudiant de Malaga «certains jeunes n’avaient pas la préparation nécessaire pour l’université, et n’ont pas eu d’opportunité de travail». En effet, la génération ni-ni semble être plus due à des difficultés économiques qui empêchent certains d’aller à l’université sans pour autant qu’ils puissent trouver un travail, une réalité assez courante en temps de crise, qu’au manque d’intérêt de toute une génération envers les études post-secondaires.

Et pourtant, même avec une génération plus éduquée, plus spécialisée et plus préparée économiquement, trouver du travail reste très difficile, voire impossible.

«Occupa», les nouveaux squatteurs

Face aux difficultés économiques, au manque d’emploi et de ressources, de nombreux Espagnols n’hésitent pas à s’installer dans des maisons vides ou abandonnées, un phénomène qui s’est amplifié avec la crise, jusqu’à en devenir un mouvement appelé «Occupa». Il est important ici de faire une parenthèse sur la différence entre les «Occupas» espagnols et le mouvement «Occupy» de Wall Street d’il y a deux ans. La proximité des deux noms facilite l’association entre les deux mouvements, bien qu’ils soient très différents. Le mouvement «Occupy», une critique du système économique, politique et social mondial actuel à travers l’occupation durant plusieurs mois de places publiques dans de nombreuses villes du monde a son équivalent européen sous la forme des Indignés, ou Indignados en Espagne. Le mouvement qui nous intéresse, celui des «Occupas», est l’équivalent en Espagne des squatteurs. On parle en Espagne de ce phénomène assez commun comme d’un mouvement, car en effet, depuis la crise, cette pratique s’est répandue et élargie jusqu’à inclure de nombreux et divers profils sociaux, dont des militants qui en ont fait un mouvement politique, quoique sans grande coordination.

À l’origine du phénomène, des individus sans ressource et marginalisés par la société, auxquels s’ajoutaient d’éventuels militants politisés, le squattage en Espagne a augmenté et est aujourd’hui presque normal. Maintenant, on peut voir des familles touchées par la crise en tant qu’«Occupa», ou bien des jeunes ayant perdus leur travail et sans ressource, ce qui change beaucoup le profil du mouvement et sa perception par la société espagnole. Selon Helena Sanchez, porte-parole du Comité des Immigrants espagnols de Montréal: «maintenant, la société ne les voit plus comme des anarchistes ou des radicaux qui vont tout détruire, ils comprennent que ce sont des familles normales qui n’ont absolument rien.»

À la grande nombre d’Espagnols en difficultés économiques dues à la récession s’ajoute la crise immobilière, qui fournit à ces derniers de nombreux bâtiments ou appartements vides et abandonnés. Les secteurs de l’immobilier et de la construction, qui étaient en plein boum avant la crise, se sont par la suite effondrés. Ceci a provoqué d’une part une grande augmentation des loyers pendant que les emplois disparaissaient, d’où l’augmentation des gens dans le besoin, et, d’autre part, l’abandon de nombreux bâtiments en construction ou plus rentables, ce qui fournit à ceux dans le besoin de nombreux espaces vides. En théorie, le squattage est illégal puisqu’il s’agit d’occuper une propriété privée sans payer, mais en pratique, la législation espagnole ainsi que le nombre grandissant de squatteurs rendent toute expulsion très lente, jusqu’à quelques années dans certains cas.

Depuis peu, tout espagnol résidant plus de trois mois hors d’Espagne perd ses droits aux services publics tel que la sécurité sociale.

Le salut dans l’émigration

Pour les jeunes espagnols qui ne souhaitent ni accepter un emploi en-dessous de leurs qualifications, ni rester chez leurs parents par manque de ressources ou encore occuper un quelconque bâtiment abandonné, il ne reste qu’une solution, qu’ils sont de plus en plus nombreux à choisir depuis la crise: émigrer. Le solde migratoire espagnol a baissé ces dernières années, jusqu’à devenir négatif en 2012, c’est-à-dire que plus de gens sont partis d’Espagne qu’il n’en est rentré (125 000 plus précisément). Ces chiffres sont le reflet des nombreux jeunes diplômés partis chercher des opportunités économiques ailleurs. Généralement, ce sont les plus diplômés et les mieux préparés qui quittent l’Espagne, d’où l’attrait pour les études de langues à l’université. Cependant, tous les étudiants ne partent pas, et l’on remarque des tendances selon les facultés. Gutiérrez Martinez remarque que « ceux qui ont une très bonne formation sont nombreux à s’en aller, surtout ceux des sciences et d’ingénierie, beaucoup moins en lettres». En Amérique du Nord ou en Europe du Nord, tout est bon pour échapper au chômage, mais l’augmentation des émigrations depuis l’Espagne a eu des conséquences sur la politique intérieure qui affectent les Espagnols même hors de leur pays. Depuis peu, tout Espagnol résidant depuis plus de 3 mois hors d’Espagne perd ses droits aux services publics tel que la sécurité sociale, une réforme du Partido Popular destinée autant à économiser de l’argent qu’à garder les jeunes diplômés en Espagne. Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux à souhaiter revenir, selon Helena Sanchez, car avec l’immigration vient un changement de statut dans le pays d’accueil, souvent pour le pire.

 

 

 

 
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