Dieudonné et les nouveaux réactionnaires
4 février 2014 - Image par Romain Hainaut
Ou « l’Affaire » comme mouvement antisocialiste. Opinion -

On n’entend parler que de ça dans les médias français, depuis quelques mois déjà. L’Affaire Dieudonné avec un grand A passionne les foules démocratiques. Si ce n’était pour les frasques nocturnes du président François Hollande, «Dieudo» aurait encore sa tronche sur toutes les «Unes» de la République.

La question qui m’intéresse aujourd’hui n’est pas l’éternel complot sioniste ou la signification de la fameuse quenelle, qui a fait l’objet des interprétations les plus fantaisistes là où il ne faut y voir qu’un signe de contestation; plutôt, il faudrait comprendre, s’expliquer comment Dieudonné a pu renaître de ses cendres et s’affirmer comme le comique le plus célèbre de France.

Il faut remonter à l’année 2003. Dieudonné est reconnu dans le paysage médiatico-culturel, a fait une apparition remarquée dans le carton de l’année précédente, Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre de son ami Alain Chabat, il monte sur scène avec l’humoriste Élie Sémoun, bref, il fait parti du «showbiz». C’est un sketch sur la colonisation de la Palestine qui va mettre fin à sa carrière dans le milieu. Ni particulièrement drôle, ni très provocateur, il est à l’image de la ligne humoristique de Dieudonné pour les années à venir, dépassant la simple satire du pouvoir et se politisant davantage, allant jusqu’au complotisme, ce qui ne plaît pas à la Sphère. Mis au ban de la société du spectacle, il s’affiche sur les nouveaux moyens de communications, dont les sites d’hébergement de vidéos, YouTube en tête, créé en 2005.

Voilà Dieudonné passé en mode underground, à faire ses petites vidéos YouTube, filmées dans son bureau. S’il a une base de fans inconditionnels, ses vidéos restent confidentielles. Bien sûr, il monte encore sur scène, à la fois dans son théâtre et sur des grandes scènes parisiennes, le Zénith en particulier, mais la couverture médiatique ne suit pas. Il n’est évoqué dans les médias que pour être dénoncé, accusé d’antisémitisme et tout le tralala. Peu à peu, à travers les invectives de grandes personnalités publiques comme le philosophe Bernard-Henry Levy, Dieudonné se constitue (sciemment ou non, là n’est pas la question) une image de «martyr», selon le mot de l’animateur de la chaîne de télévision Canal+ Michel Denisot. Là est la clé, semble-t-il, du buzz Dieudonné.

En octobre dernier, c’est une photo de deux soldats faisant la quenelle, geste inventé par l’humoriste, devant une synagogue qui refait parler de Dieudonné. Alors que ce n’est au départ qu’une plaisanterie sur Twitter, le phénomène va toucher les hautes sphères lorsque le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian réagit et condamne le geste des deux soldats en question. À partir de là, les acteurs du gouvernement ne feront qu’alimenter le buzz et faire de la publicité à Dieudonné; Manuel Valls ira même jusqu’à citer son nom dans le discours de l’université d’été du Parti Socialiste! Tout cela semble excessif alors qu’il ne s’agit que d’un humoriste de second rang en termes de visibilité.

Reste que Dieudonné va exploiter au maximum la posture du gouvernement, postant des vidéos «en réponse» à Manuel Valls, Pierre Moscovici et ses autres détracteurs. Son combat aujourd’hui, contre les décisions de justice et autres interdictions de spectacle, est résolument antigouvernemental. C’est là que ça devient intéressant.

Il semble qu’une mode se soit établie en France depuis maintenant deux ans, dont l’objet est le dénigrement systématique de la présidence et du gouvernement socialiste. La droite ne se remet pas de la défaite de l’ «hyperprésident» Nicolas Sarkozy, qui a mis fin à 17 ans de présidence RPR-UMP (soit les deux principaux partis de la droite française ces dernières années), et se déchaîne sur la politique du pouvoir socialiste. Il n’y a qu’à voir la force de rassemblement du collectif «Manif pour tous» ou l’improbable mouvement des bonnets rouges, parti de Bretagne mais duquel la force contestataire s’est élargie et déconnectée des enjeux d’origine pour se transformer en force réactionnaire visant le gouvernement en général. Ces forces réactionnaires ont saisi l’affaire Dieudonné comme celles citées ci-dessus, comme un prétexte pour servir la rhétorique antisocialiste. Comment expliquer, du reste, l’extraordinaire côte de popularité de Dieudonné, dont les vidéos sont passées de 50 000 à trois millions de vues sur YouTube?

C’est du pain béni pour ces contestataires, qui se drapent de la fameuse liberté d’expression chère à la France en réponse aux interdictions de spectacle. D’autres persistent dans un vocabulaire certainement excessif qui est maintenant la marque de fabrique des manifestations de droite, qualifiant le gouvernement de «dictature», «état totalitaire» et autres douceurs. De son côté, Dieudonné joue la carte de la victime, du Résistant échappant à la Gestapo, éternel David contre Goliath. C’est bien connu, la doxa aime bien les opprimés.

Nous voilà entrés dans une belle spirale médiatique, un maelstrom, une affaire qui tourne en rond, où les forces en action s’échangent quelques pitoyables coups, se les rendent par voix interposée sans forcément faire avancer les choses. Le manichéisme de la situation ne fait que révéler la pauvreté et l’impasse du débat républicain, d’un côté comme de l’autre. Nous ne sommes pas sortis de l’affaire Dieudonné.

 
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