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Proust perdu

Les oubliés de la littérature française

Je vous vois déjà venir. Quoi ! Proust, un oublié de la littérature ? Mais on ne fait que parler de lui… Surtout l’année dernière, lors du centenaire de la publication du premier tome d’À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann. On a frôlé l’overdose proustienne à la rentrée littéraire, entre Le dictionnaire amoureux de Marcel Proust d’Enthoven, père et fils, Proust est une fiction de François Bon ou encore le Proust à Sainte-Foy de l’écrivaine québécoise Hélène de Billy, le tout cotoyé par d’innombrables magazines hors-série, édition spéciale Proust, et tutti cuanti. En plus de tout ce remue-ménage, d’autres commémorations étaient savamment organisées par l’éditeur de La Recherche, les éditions Gallimard (alors que ce sont les éditions Grasset qui ont publié Swann en 1913, mais chut, il ne faut pas le dire trop fort, le fantôme d’André Gide nous en voudrait). Rééditions en cascade, Un amour de Swann « orné », s’il vous plaît, par Pierre Alechinsky, en « maxi format », des lettres inédites de Marcel Proust à sa voisine au 102, boulevard Haussmann (Lettres à sa voisine), la continuation de l’adaptation de la grande œuvre en BD, etc. Ils commencent à nous casser les oreilles avec leur Proust, non ?

Toute cette activité autour de La Recherche est bien belle mais elle cache l’essentiel. Mes lecteurs seront d’accord pour dire qu’un auteur oublié est un auteur qu’on ne lit plus. Or, qui, je dis bien qui, levez la main bien haut, qui a lu La Recherche en entier, de l’incipit de Du côté de chez Swann aux dernières lignes du Temps retrouvé ? Je ne vois que peu de mains levées. Dois-je répéter ma question ? D’accord, vous avez sûrement lu Un amour de Swann, fragment exceptionnel du chef‑d’œuvre proustien au point de vue de la narration. Vous vous souvenez vaguement d’Odette de Crécy et du personnage éponyme, mais dès que l’on évoque la princesse de Sagan, le baron de Charlus et la duchesse de Guermantes, il n’y a plus grand monde. Sans parler d’Elstir, de Madame de Villeparisis ou de Norpois.

Gallimard a sorti des statistiques édifiantes sur les ventes de chaque volume de La Recherche en collection Blanche. Prenant comme a priori que les livres achetés sont lus (ce qui n’est pas acquis), la maison a déduit que la moitié des lecteurs du premier tome poursuivait au deuxième ; la moitié des lecteurs restants abandonnait entre le deuxième et le troisième tome, et la moitié encore entre le troisième et le quatrième. Concrètement, seulement 10% des lecteurs de Du côté de chez Swann ont achetés Sodome et Gomorrhe. Après ce cap fatidique, les chiffres se stabilisent : une fois que vous avez lu l’assommant Côté de Guermantes, autant poursuivre jusqu’au bout.

Résumons : tout le monde parle de Proust mais personne ne le lit. Outre que cela corresponde à la définition des chefs‑d’œuvre donnée par Hemingway, cette situation laisse présager des jugements les plus hâtifs et les plus erronés sur l’œuvre elle-même. Il s’agit pourtant de démystifier Proust et son écriture notamment. Ennuyeux, Proust ? Ne rigolez pas, La Recherche est un des livres les plus drôles que j’ai lu. Snob ? C’est un des plus grands critiques des convenances sociales ; en cela, La Recherche est une formidable satire. Ses phrases, interminables ? J’ai envie de vous dire : menteur. Elles sont longues, peut-être, mais leur rythme est une prouesse du style. Longue, La Recherche ? Assurément, mais la vie n’est pas trop courte pour elle.


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