Icare moderne
21 janvier 2014 - Image par Yves Renaud
Représentation multidisciplinaire du mythe d’Icare.

Le mythe est ce qui traite d’un caractère intrinsèque à l’humanité et qui, de ce fait, possède une dimension intemporelle. Ainsi en est-il du mythe grec d’Icare. Dans le but de se sauver de la Crête et de retourner à Athènes, Dédale attache à son dos et à celui de son fils Icare des ailes de sa fabrication qui tiennent grâce à de la cire et leur permettront à tous deux de s’envoler. Avant de quitter la terre, Dédale donne l’ordre à Icare de ne pas trop s’approcher du soleil. Mais il est bien trop tentant pour le fils de transgresser l’ordre paternel et d’aller voir de plus près cet astre rendu fascinant par l’interdiction. C’est alors que la cire qui maintenait les ailes d’Icare commence à fondre à proximité du soleil et que celui-ci chute dans l’étendue d’eau qui portera son nom, la mer icarienne.

Alors que la Grèce ne nous a laissé ce mythe que sous la forme de narrations, trois amis, Michel Lemieux, Victor Pilon et Olivier Kemeid, décident de lui donner la forme d’une pièce de théâtre digne des tragiques grecs tout en étant ancrée dans le 21e siècle. Le Théâtre du Nouveau Monde donne à voir un spectacle multidisciplinaire, où tous les effets spéciaux propres à notre civilisation sont au service de l’expression de la réécriture contemporaine des rapports de force qui s’exercent dans toute relation père-fils en même temps qu’est conservé le schéma tragique grec avec Noëlla Huet qui, en coryphée, chante des stasimon en grec ancien rythmant les épisodes.

Le Dédale d’aujourd’hui, interprété par Robert Lalonde, est un architecte de renom dont la réussite matérielle n’empêche pas la ruine intérieure, tandis qu’Icare, joué par Renaud Lacelle-Bourdon, est un jeune homme rêveur qui cherche à parcourir le monde pour découvrir de nouvelles cultures et essayer de se construire intérieurement en sortant de l’univers de béton paternel.

La pièce est marquée par la dialectique de la construction et de la destruction. Le père organise l’espace extérieur et érige des tours, essayant d’oublier que sa femme s’est suicidée parce qu’atteinte d’une maladie mentale elle sentait qu’elle pouvait être un danger pour son époux et son fils. Quant à Icare, dont l’enfance fut marquée par la distance instaurée par Dédale qui ne voulait pas lui confier le secret de la mort de sa mère, il tente de bâtir sa vie alors qu’elle repose sur un non-dit. Dédale veut donner forme au monde extérieur pour ne pas voir que c’est son intériorité qui s’effrite alors que son fils, par ses rêves et ses voyages, veut se laisser former par ce monde extérieur afin de construire son être sur l’histoire en ruines dont il est le produit.

Tout se passe comme si le spectateur était introduit dans les pensées de Dédale et assiste avec lui à son débordement de souvenirs. Grâce aux techniques contemporaines et au génie de Lemieux et de Pilon, l’épouse de Dédale, jouée par Pascale Bussière, un ancien élève assassiné par jalousie, interprété par Maxime Denommé, et Icare enfant, incarné par Loïk Martineau, apparaissent sous forme d’hologrammes. Le fait que ces acteurs soient sur scène sous un mode virtuel renforce l’idée que les absents sont présents dans l’esprit de Dédale, montrant que celui-ci est submergé par leur image, les rendant vivants à ses yeux tout en étant invisibles à ceux d’Icare adulte qui s’inquiète pour son père et réalise que tout ne lui a pas été conté.

Tous les arts ont été mis au service de la représentation des rapports qu’entretiennent Dédale et Icare. Outre les hologrammes et les chants du coryphée, Renaud Lacelle-Bourdon exprime l’étouffement et le désir de libération du fils vis-à-vis de son père par une gracieuse maîtrise de la danse: il enchaîne lors de certains passages des chorégraphies sur fond musical représentant un noyé tentant de remonter à la surface ou un lutteur se démenant contre son adversaire. Les sentiments des personnages sont également représentés sur scène et dans la périphérie de la scène par la rétroprojection d’images. Ces effets cinématographiques, qui apparaissent en arrière-plan mais aussi jusqu’au niveau des poulaillers tant côté cour que jardin, s’accordent avec les paroles des personnages: lorsque Dédale parle de son chagrin, c’est une tour qui s’écroule, et quand Icare parle de cosmologie, des étoiles brillent dans un ciel noir.

Dans cette version contemporaine du mythe icarien, les ailes que le père offre à son fils sont les mensonges relatifs à la mort de sa femme. Au lieu de dire à Icare que sa mère s’est donnée la mort pour le protéger, Dédale l’a fait grandir en lui faisant croire qu’elle avait souffert d’un cancer. Le père pense que son mensonge protègera à son tour son enfant, il ne se rend pas compte de la chute que fera Icare lorsque, perturbé par les fantômes holographiques qu’il ne voit pas et auxquels parle Dédale, il demandera à savoir la vérité, à regarder le soleil en face. Une vérité qui tuera Icare, un soleil qui le brûlera parce que, d’un coup, toute l’identité qu’il avait bâtie sur un mensonge, toute la distance parcourue grâce à ces ailes artificielles s’effondrent. Victor Pilon affirme ainsi à Luc Boulanger pour La Presse le 11 janvier: «si on cherche toute sa vie un secret enfoui, lorsqu’on le trouve, sa lumière est aussi fulgurante qu’un soleil.»

Tous les arts, théâtre, cinéma, chant, danse, ainsi que la conjonction de la tragédie grecque et de l’utilisation des techniques modernes, permettent aux spectateurs de vivre pleinement une catharsis. Les rapports père-fils, mais également la communication, le non-dit, le mensonge, la formation de soi, sont autant de thèmes qui donnent à réfléchir après la pièce. «Que l’on se souvienne de mon ascension fulgurante et non de ma descente funeste. Ne me tuez pas une seconde fois en me résumant à une chute», dit Icare après avoir vu le soleil.

 
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