Quelle place pour l’indépendance?
25 novembre 2013
Les profits aux dépends de la liberté de la presse.

Les journalistes québécois perdent peu à peu leur indépendance. En effet, «la prépondérance des facteurs économiques» dans les médias contemporains affecte sévèrement la liberté d’action des journalistes. C’est ce qu’explique le secrétaire général du Conseil de presse du Québec (CPQ), Guy Amyot, lors d’une conférence adressée aux étudiants en journalisme de l’Université de Montréal le jeudi 31 octobre. Les médias ont une responsabilité envers la société. Toutefois, cette responsabilité est compromise, car les entreprises médiatiques mettent désormais l’importance sur «ce qui rapporte, pas ce qui informe».

En théorie, les médias sont guidés par trois principes, explique Guy Amyot. Ils doivent produire de l’information de qualité, ils doivent être libres et indépendants, et ils ont un devoir d’imputabilité. Toutefois, la réalité économique entourant les médias les empêche souvent de respecter ces principes qui sont essentiels à la réalisation de leur fonction première: produire une information au service de la société et de la démocratie.

Guy Amyot dit qu’on assiste en ce moment à «une crise structurelle des médias d’information». L’information de qualité n’étant plus rentable, les compagnies médiatiques se tournent vers une foule de solutions pour minimiser leurs coûts et augmenter leurs profits. Ici, ce n’est plus l’indépendance et la qualité de l’information qui compte, mais bien sa rentabilité financière. Cahiers thématiques élaborés avec des annonceurs publicitaires, ententes mélangeant production de publicité et d’information, partenariats exclusifs, embauche de bloggeurs bénévoles au dépend de journalistes payés, augmentation de la concentration et de la convergence médiatique… Guy Amyot cite une série de stratégies utilisées par les entreprises médiatiques où les facteurs économiques dominent.

Marie-Ève Cloutier, journaliste indépendante, dit au Délit qu’«il arrive que la liberté de presse soit brimée étant donné le contexte financier difficile dans lequel se trouvent les médias». «Soudainement, le département de la publicité flirte dangereusement avec le département de journalistes et il arrive de plus en plus souvent que des publireportages apparaissent dans les journaux et les magazines», dit-elle. Marie-Ève dit que même des petits médias indépendants doivent maintenant parfois se plier aux publicitaires pour pouvoir survivre.

Chien de garde peu menaçant

«40% des producteurs d’information en 2013 ont quitté le Conseil de presse» au Québec (CPQ), dit Guy Amyot. Un pourcentage alarmant, quand on sait que les gros joueurs médiatiques, tel que Québécor, ne sont même pas membres du conseil. Il y a de plus en plus d’absents au conseil, ce qui vient réduire son pouvoir déjà questionné.

Le CPQ est l’organisation en charge de réguler la presse au Québec. Sa mission est, entre autre, de veiller au maintien de l’indépendance et de la qualité de l’information des organes de presse. Il agit comme tribunal d’honneur auprès des médias. Le CPQ doit recevoir les plaintes des citoyens qui considèrent qu’un média n’a pas respecté le code déontologique journalistique, et par la suite transmettre son jugement.

Malheureusement, cette régulation n’est pas tellement efficace. Non seulement l’adhésion au conseil n’est pas obligatoire, mais les pouvoirs du conseil sont très limités. Le CPQ, en effet, n’a pas de pouvoir de sanction. Il n’y a que la réputation des médias qui peut être affectée par les décisions du conseil. Il ne peut pas non plus imposer des amendes ou poursuivre un média suite à une plainte reçue. Il ne peut que décréter qu’un organe de presse n’a pas respecté sa mission. En théorie, le média en tort devrait publier la décision du Conseil de presse, mais il n’est pas obligé de le faire.

Enfin, le code déontologique sur lequel le conseil s’appuie pour décider si les médias ont commis une erreur ne fait pas l’unanimité parmi les journalistes. De la même manière que les médias peuvent être restreints par les publicitaires et les entreprises, le conseil est restreint par ses constituants. Par exemple, le Fédération des journalistes du Québec veut en ce moment modifier le code déontologique sur lequel le Conseil s’appuie, afin d’en réduire la vigueur pour protéger les entreprises impliquées dans les médias.

L’indépendance journalistique, de plus en plus utopique? Avec la prépondérance des facteurs économiques et un Conseil de presse au maigre pouvoir, l’avenir est plutôt sombre pour la liberté de presse au Québec.

 
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