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Une histoire de famille

L’enfant qui savait parler la langue des chiens, premier roman de Joanna Gruda.

Romain Hainaut

« Il y a des vies qui sont si étonnantes qu’on n’aurait pu les inventer. » Voici résumé en quelques mots L’enfant qui savait parler la langue des chiens, premier roman de la Québécoise d’origine polonaise Joanna Gruda. C’est en fait le récit rocambolesque de l’enfance et de l’adolescence de son père (Julian) que l’auteure couche sur papier avec brio.

Le crash boursier de 1929, les balbutiements du communisme en Europe de l’Est, la guerre civile espagnole, la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et la Résistance… Julian se retrouve aux premières loges de bien des événements historiques du siècle dernier. Le récit débute à Moscou, alors qu’on profite d’un congrès communiste pour passer au vote l’existence de Julian qui n’est pas encore né. En effet, on craint que la grossesse n’empêche sa mère, Lena, fervente militante communiste, de maintenir son engagement pour la révolution prolétarienne. On lui accorde finalement le droit à la vie, et c’est à Varsovie que Julian grandit. À six ans, sa mère décide d’émigrer à Paris afin de fuir le climat d’insécurité qui règne à l’époque en Pologne. Quelques semaines à peine après leur arrivée dans la Ville Lumière, Lena – à qui l’instinct maternel semble parfois faire défaut – envoie son fils dans un orphelinat. Entouré d’enfants français, Julian en vient très vite à maîtriser la langue de son pays d’accueil. Comme il a très peu de contact avec sa mère (qui devient d’ailleurs presque une étrangère à ses yeux), il en vient bientôt à oublier le polonais, au grand dam de ses parents. Lorsque la guerre éclate, Julian, devenu Jules (la variante francisée de son prénom), est retiré de l’orphelinat et balloté d’une famille puis d’un village à l’autre jusqu’à la Libération. Sa mère va même jusqu’à lui imposer une nouvelle identité pour mieux le protéger. Sans rechigner, Julian apprend à se faire appeler Roger pour une bonne partie de son enfance et continue à voguer à travers la France, s’inventant un passé différent chaque fois qu’il se retrouve dans une nouvelle famille. Mais malgré toutes ces péripéties, Julian vit une enfance à peu près normale, rythmée par les amitiés, les amourettes, l’école buissonnière, les mauvais coups et les retrouvailles.

Avec ce roman-récit, Joanna Gruda fait une entrée remarquée dans le monde littéraire québécois. Elle a pris la décision de raconter elle-même l’histoire incroyable mais véridique de son père après qu’il lui eut avoué ne pas avoir l’intention d’écrire son autobiographie. C’est ainsi que l’auteure s’est retrouvée à enregistrer le récit de l’homme maintenant âgé de 83 ans pendant plusieurs mois avant d’en commencer l’écriture. Derrière la plume de sa fille, c’est la voix de Julian alors qu’il était enfant qui assure la narration. Il est âgé de six ans lorsqu’il entreprend de nous raconter son histoire, et de quatorze ans lorsqu’on le quitte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à son retour à Varsovie. Avec une écriture simple et sans grands artifices, l’auteure rend un texte fluide et naturel. Au lecteur d’y ajouter les émotions que le récit suggère sans énoncer.


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