Ce qu’écrire veut dire
24 septembre 2013
«Jusqu’où te mènera ta langue?» ouvre le Festival International de Littérature.

Qu’est-ce que c’est, aujourd’hui, d’être écrivain? Quand tout le monde tweet, texte et publie sur la toile? Quand la politique et l’art deviennent des messages de 140 caractères maximum? C’est la problématique qu’a choisi d’étudier la troupe du spectacle Jusqu’où te mènera ta langue?, présenté vendredi 20 septembre à l’ouverture du Festival international de Littérature de Montréal (FIL). Une performance multiforme, où musique, texte et jeu d’acteur se mêlent pour réfléchir au statut de l’auteur dans la société d’aujourd’hui. Plusieurs écrivains contemporains québécois, parmi lesquels Samuel Archibald, Marjolaine Beauchamp, Simon Boulerice ou encore Alain Farah, ont été mis à contribution pour construire ce spectacle. En entrevue avec Le Délit, Simon Boulerice revient sur la genèse de Jusqu’où te mènera ta langue?: «J’ai reçu un questionnaire électronique. Je l’ai rempli sans savoir ce qui allait être retenu, sans savoir qui allait jouer les parties écrites. Pour moi, ce soir, c’était donc une découverte en même temps que tout le monde.»

Sur scène, les cinq comédiens – Dany Boudreault, Philippe Cousineau, Eve Landry, Hubert Lemire et Marie-Ève Pelletier – jouent des bribes de textes, des extraits. À travers les réponses des auteurs se dessine une certaine vision de la littérature: celle d’un art engagé, décidément ancré dans le Québec et le monde actuel. On évoque la Charte des Valeurs, on parle de chocs culturels, de l’hiver et du chauffage trop fort qui détruisent les canalisations. Une littérature comme on l’aime, comme on veut l’aimer, qui s’exprime hors de toutes contraintes. Simon Boulerice explique au Délit les enjeux de cette performance: «C’était l’occasion d’organiser une prise de parole d’auteurs dramatiques, autrement que par la fiction, que par des personnages. On voulait montrer la parole dans la société et faire s’exprimer les écrivains sur l’actualité».

Une parole libre mais aussi collective puisque le spectateur ne sait pas quel auteur a écrit les textes qu’il entend. Tous les mots se mélangent dans un ultime effort pour mettre chaque individu sur un pied d’égalité. «Parfois, il y avait des passages où je n’étais pas sûr, je ne savais plus si c’était moi qui avait écrit ça, raconte Simon Boulerice au Délit. Là-dedans il y a quelque chose de très démocratique. C’est comme si la parole appartenait à tout le monde. On ne peut plus avoir l’orgueil de se revendiquer auteur. C’est vraiment collectif». Le seul moment où la personne de l’écrivain réapparaît, c’est lors des «sujets libres»: les auteurs sont invités à monter sur scène pour lire un court texte écrit spécialement pour le spectacle. Alain Farah nous parle de sa chambre en Italie et de son angoisse du bidet; Simon Boulerice nous présente sa nouvelle valise à fleurs et se demande si oui ou non il doit culpabiliser de l’avoir achetée à seulement 50 centimes dans une boutique «pour les pauvres»; Evelyne de la Chenelière dérive autour de son cahier Canada. En cela, ce spectacle festif et vitaminé ouvre d’une manière décapante le FIL. C’est une célébration des Lettres sous toutes leurs formes qui réfléchit, propose, mais n’apporte pas de réponse définitive. Chacun y va de son intuition, dans une ambiance conviviale rythmée par des airs de piano. Jusqu’où te mènera ta langue? défend malgré tout une certaine idée de la littérature, celle d’un art engagé à la Zola et à la Malraux, capable de réagir face aux circonstances de l’actualité. Mais cet art ne peut s’empêcher d’être empreint de dérision et d’un rire parfois cynique, ce qui nous pousse à nous demander quelles sont les limites d’une telle conception aujourd’hui. «Qu’est-ce que c’est, écrire dans la cité?», achève Simon Boulerice. Toute la semaine, le FIL nous invite, à travers de nombreux événements, spectacles et lectures, à fêter la littérature ainsi qu’à réfléchir sur les questions qu’elle nous pose.

 
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