Vive…
29 janvier 2013
Les mots de saison

Je profite de l’actualité catalane pour partager mes pensées de la semaine. Si vous ne le savez pas, la communauté autonome a récemment revendiqué sa souveraineté. Cette déclaration d’indépendance, outre les considérations politiques, me rappelle avant tout la façon dont nous nous définissons. Les Catalans sont-ils espagnols? La langue espagnole existe-t-elle en soi? Autant de questions qui n’ont pas de réponse claire.

Quand on vit à Barcelone, comme à Montréal, la question de la langue est omniprésente. Ici et là, on prend conscience d’un bilinguisme à géométrie variable, un monde dans lequel les mots ne veulent pas dire la même chose d’une maison à l’autre. La langue que parlent les Catalans, c’est le catalan, tout le monde est d’accord. Mais les autres? Ma mère m’avait appris que la plupart des Espagnols parlent castillan, langue officielle du royaume. Parlez-en aux Madrilènes, ils ne comprendront pas. Pour eux, ils parlent espagnol. C’est un peu comme de dire à des Montréalais qu’ils parlent québécois plutôt que français. Non seulement ça passe mal, mais ça crée une distance entre les différents dialectes d’une langue.

Pour poursuivre la comparaison, quand le général de Gaulle, alors président de la République française, prononçait son fameux «Vive le Québec libre» devant un million de Montréalais en 1967, il faisait alors appel à l’amitié entre les Français d’Europe et les Français d’Amérique. Le discours du général, assez colonialiste pour le reste, fait l’éloge du Canada français. On n’y pense même plus aujourd’hui.

Les deux pays ne sont plus liés que par la langue et l’histoire. L’Amérique, qui, pour les Européens va du Canada au Chili, ne saurait ici désigner que les États-Unis, pays qui s’accapare le nom. On est tiraillé entre l’envie de ne pas abandonner ce nom aux seuls États-Uniens et la peur de leur être associé.

Alors pourquoi les Castillans, mais aussi ceux à qui ils ont imposé leur langue avec succès, devraient-ils appeler leur langue du nom d’un pays multilingue, multinational? De l’Argentine au Mexique, où la question de la langue a beaucoup moins d’envergure, on parle bien d’espagnol. Cette terminologie a plusieurs fonctions. Pour certains, il s’agit de rapprocher deux groupes de locuteurs. Au-delà des définitions linguistiques, le fait de parler français au Québec plutôt que québécois a l’avantage de rappeler que nous sommes frères; comme l’espagnol rappelle aux Américains leurs liens avec l’Espagne.

En Espagne justement, ou plutôt dans la péninsule ibérique, histoire de ne froisser personne, on ne parle jamais de la langue castillane. Les uns brandissent l’espagnol comme un étendard de l’unité nationale, la langue du roi et la langue que les Basques et les Catalans utilisent pour communiquer. Les autres en font l’icône d’une nation étrangère et impérialiste, rappelant par la même occasion que, non, ils ne sont pas espagnols et qu’ils ne devraient pas faire partie de l’Espagne.

Les mots que nous utilisons en disent long sur qui nous sommes, la façon dont nous voyons le monde, mais pas seulement en révélant nos origines socioculturelles. La terminologie a bien souvent une portée politique. Quand on sait faire la différence entre un mél et un courriel, et qu’on fait consciemment le choix d’utiliser l’un ou l’autre, on en fait un acte politique. L’usage et l’habitude nous imposent pour beaucoup la langue que nous parlons; mais parfois, il nous appartient d’en imposer à la langue.

 
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