Écoutez moi, je peux prédire les tremblements de terre
23 octobre 2012

Non, vous avez bien lu! Je suis réellement capable de prédire les tremblements de terre.

La technique est simple, en fait – pas besoin de sismographe, ni d’oscillateur ni d’ordinateur pour analyser les données reçues chaque minute. Non, moi, chaque matin, je me demande s’il va y avoir un tremblement de terre –  à Montréal, on n’est jamais trop sûr surtout après la secousse d’il y a deux semaines! Je prends donc ma Bible que je pose sur sa tranche et laisse s’ouvrir. Les yeux fermés, je pointe alors un verset. Ce matin, voilà la réponse: «Et alors tous les sages du Roi vinrent, mais ne purent lire le texte et expliquer son sens au roi» (Daniel 5:8). Bon, ce n’est pas la citation la plus facile que j’ai eue, mais à coup de syllogismes bien tordus – que je vous épargne – j’ai prédit qu’il n’y aura pas de tremblement de terre à Montréal aujourd’hui.

Dans l’éventualité d’une secousse ce soir, durant laquelle vous mourrez, je m’excuse d’avance si mon annonce, «juste un peu trop rassurante», vous a empêché de partir vous mettre à l’abri. On n’est jamais trop prudent de nos jours!

Si une cour italienne a, lundi 22 octobre, condamné à six ans de prison les sept scientifiques de la Commission Nationale pour la Prévision et la Prévention de Risques Naturels majeurs pour homicide involontaire après le tremblement de terre d’Aquila en 2009 qui a tué 309 personnes pour avoir «été trop rassurants », mon Dieu, qu’adviendra-t-il de moi? Mes méthodes sont plus que scientifiques – la bibliomancie est depuis toujours connue comme une science exacte – et je pense avoir été trop rassurant.

Je me vois déjà finir mes jours en prison pour avoir donné des informations «inexactes, incomplètes et contradictoires» sur le tremblement de terre. Car n’oublions pas qu’il est universellement connu que l’on peut prédire les tremblements de terre majeurs. Et on est devenu si bon à les prédire qu’il n’y qu’un seul tremblement de terre de plus de 6.0 sur l’échelle de magnitude du moment que l’on a été capable de prévoir à l’avance. C’était, en 1975 —en gros, hier— à Haicheng, en Chine. Le tremblement de terre de 7.3 avait été annoncé un jour à l’avance, ce qui avait permis d’évacuer la population à temps.

 

Vu que les chinois ont réussi à le faire, les experts italiens n’ont juste pas été chanceux. Dans la région sismique d’Aquila où l’on peut dénombrer par jour des centaines de secousses de magnitude variées et où les tremblements de terre majeurs arrivent tous les cinq ans, une série de faibles secousses ne peuvent qu’annoncer l’arrivée imminente d’une forte secousse. Ces experts auraient donc dû demander l’évacuation de la région, évacuation coûteuse pour laquelle ils n’auraient pas du tout été condamnés si rien ne s’était passé. On aime tous, n’est-ce pas, paniquer et évacuer sur les chapeaux de roues avec un éventuel tremblement de terre au cul.

Blague à part, le jugement posé hier crée un important précédent non seulement pour la communauté d’experts en désastres naturels mais aussi pour la science en général, qui pour la première fois se retrouve devant le choix cornélien de «parler ou se taire». Dans les deux cas, les conséquences sont les mêmes, le blâme!  Notre nature humaine devant un tel désastre demande un responsable, et la science, en repoussant notre limite de compréhension de la nature, s’est indirectement positionné comme parfait bouc émissaire. Comme Malcom Sperrin, directeur du département de physique médicale à l’hôpital Royal Bershire, dit dans une entrevue pour la BBC le 22 octobre 2012, «si la communauté scientifique va être pénalisée pour faire des prédictions qui se révèlent incorrectes ou pour ne pas prédire précisément un événement, alors la recherche scientifique sera limitée seulement à des certitudes et les bénéfices associées à des découvertes en médecine et physique seront arrêtés».

Dieu merci pour moi et mes prédictions utilisant la bibliomancie, le jugement sera porté en appel et, avec un peu de chance, les sept scientifiques italiens et moi-même éviteront la prison.

 
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