La mode est au muet
3 avril 2012
Après le succès du film muet The Artist, Jabbarnack! s’inscrit dans cette tendance au mime.

Omnibus est une compagnie de théâtre montréalaise, fondée il y a plus de quarante ans, qui verse dans le mime, et qui fait donc figure de pionnière dans le domaine du théâtre gestuel. La pièce Jabbarnack! est leur plus récente production. Pour qui n’est pas familier avec le mime, la pièce peut s’avérer un peu déroutante; l’économie de répliques est en effet assez surprenante.

Photo: Catherine Asselin-Boulanger

Tout d’abord, à l’origine de la pièce repose le célèbre poème Jabberwocky de Lewis Carroll, paru en 1871. Les illustres vers font appel à une langue inventée, et donc à des interprétations multiples autour de l’action-clé où un fils, à la demande de son père, coupe la tête d’un monstre, le Jabberwock.

Pour la production d’Omnibus, Jean Asselin, co-fondateur de la compagnie et metteur en scène avec Réal Bossé, a traduit le poème en version québécoise en respectant l’esprit de Carroll. Ainsi, au début de la pièce, Sylvie Moreau et Marie Lefebvre, respectivement la deuxième fille et la mère, récitent les poèmes en version québécoise et anglaise. Les vers se feront réentendre par la voix du père sur une bande sonore tout au long de la pièce.

Grâce à la gestuelle éloquente des comédiens, il est facile d’imaginer l’histoire qu’Asselin et Bossé ont voulu mettre en scène: la fondation d’une famille, dont les membres s’avéreront tous être fous, au point d’en venir à l’inceste. Pourquoi avoir choisi d’exhiber des rapports aussi tordus reste incertain, cela découle peut-être de la mystérieuse première strophe du poème.

Les mimes font preuve d’une belle richesse des mouvements, quoique les différents comportements des comédiens laissent parfois songeur, comme la mère se mettant soudainement à miauler. Après quelques minutes, les incessants coups, claques et ricanements hauts perchés, formant la majeure partie des premiers quarts d’heure de la pièce, finissent par lasser.

Puis, le jumeau, cadet et mouton noir de la famille incarné par Anne Sabourin, sera bien entendu envoyé dans la forêt par le père pour tuer le monstre Jabbernack. Sabourin, qui ne dit pas un mot de la pièce, a les meilleures expressions faciales, qui, tout en subtilité, personnifient un jeune homme frêle et résigné qui deviendra pourtant le plus brave d’entre tous. La forêt est adroitement symbolisée par le début d’un labyrinthe aux hauts murs.

Photo: Catherine Asselin-Boulanger
Jabbarnack n’est pas une créature horrible, mais plutôt le monstre caché au fond de nous: «Moi, dans le métro, je fais semblant de dormir pour ne pas céder ma place aux vieux». «Moi, je l’ai acheté le Magic Bullet». Le jumeau tirera son épée sur tous les êtres humains qui, dévoilant littéralement leur visage, crachent des hypocrisies de tous les jours: « Je ne te juge pas, je t’accueille».

La scène avec les deux connaissances qui se rencontrent par hasard et qui se lancent des convenances dégoulinantes de malaise est particulièrement réussie. Les comédiens sont aussi confortables avec leurs corps souples qu’avec leurs répliques lancées avec conviction.

Mais ce qui s’annonçait comme une critique cinglante de notre société faussement complaisante et pleine de bons sentiments, malgré une bonne lancée (avec en prime Sylvie Moreau qui chante l’Internationale), ne va toutefois pas très loin. On aurait voulu en avoir plus à se mettre sous la dent.

Il y a disproportionnellement trop de mimes qui racontent la petite histoire par rapport aux répliques étayant le Jabbarnack d’aujourd’hui. Il n’empêche que l’interprétation d’un classique de la poésie en mime à laquelle s’ajoute une critique sociale actuelle est une idée qui a du mérite.

 
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