Joyeux tropiques
3 avril 2012
Prêt à prendre l’avion, il y a toujours un moment d’introspection sur le siège du terminal. Le monde s’arrête.

Comme dans cette dernière chronique, à l’heure ou le semestre touche à sa fin, dans un Montréal en pleine effervescence. Ma ville de trois ans que je m’apprête à laisser pour des contrées lointaines, le temps d’un été.

Mon père m’a souvent parlé de cette photo de mon oncle, au début de ses études, dans le Londres de la fin des années 50. Arrêt sur image dans la jungle de Picadilly, avec au milieu un jeune Mauricien levant la tête, se protégeant du froid dans un manteau trop grand pour lui. Le noir et blanc accentuait sur son visage ce sentiment où semblait se mêler égarement et fascination. Combien de fois ai-je eu l’impression d’être comme l’oncle Robert, sans fil d’Ariane sur la rue Sainte-Catherine. Tant d’exemples peuvent être cités.

À Maurice, j’avais passé toute mon adolescence à sauter d’un roman à l’autre. Chacun ouvrait la porte d’un univers plein de couleurs. Il y avait toujours un livre impossible à trouver. Je retombais de plein fouet dans le lilliputisme ennuyeux de Quatre-Bornes, Ile Maurice. J’en étais venu à redouter le moment rageant où le libraire ou la bibliothécaire retire ses lunettes et secoue la tête. Le verdict était aussi dur qu’un haut-parleur d’aéroport qui annonce l’annulation d’un voyage, vers le Chicago de Saul Bellow ou la Saint-Domingue d’Alejo Carpentier. Dans une librairie ou à McLennan, j’errais heureux entre les rayons sans fin. J’empilais dans mes bras tous ces amis manqués, enfin prêt à décoller. Et je me trouvais moi-même dans le gigantisme d’une ville lointaine, pleine de neige et de briques. Au fil des mois, s’était effacé le sentiment de distance et de grandeur. Le manteau de la photo avait fini par être aux bonnes mesures, dans le décor d’un roman de Mordecai Richler.

Les mots suffisent-il pour voyager? Mais les Boeings et les transatlantiques sont-ils mieux préparés aux traversées? Montréal semblait rassembler tant de chemins de traverses vers d’autres mondes; tant d’occasions de jouer à l’apprenti ethnologue, aussi bien par l’exploration de la faune plurielle que par l’incroyable chance de se retrouver sur un campus international. Qui m’aurait prédit que j’aurais été invité par un ami finlandais à célébrer sa fête nationale? Entouré de vieilles dames à coiffe lappone, je m’étais laissé bercer par les vers du Kaleva et la musique hypnotique du Kantele. En sortant de l’église luthérienne, j’avais l’impression d’avoir traversé un océan en arrière.

Retour dans le terminal. Quel heureux temps passé à Montréal. Pour un étranger, quel cadre superbe pour l’apprentissage d’un continent, pour la découverte du monde offerte à un insulaire! Une belle symphonie où il y a un peu de Brassens, de Sinatra, de Bollywood, sans oublier Leonard Cohen et Malajube. Les études sont susceptibles de me mener vers d’autres lieux, où d’autres curiosités provoqueront encore cette soif de découvertes marquée en moi depuis l’enfance.

Où que j’aille, j’aurai sur mon ordinateur portable le timbre déraillé mais si chaud de Gilles Vigneault. Et je garde toujours à l’esprit le petit monde de la rue Notre-Dame.

 
Sur le même sujet: