L’idée de beauté
25 octobre 2011
Kerascoët et Hubert visitent le genre du conte de fées avec une bonne dose d’humour noir et d’originalité.

Il était une fois Morue, une jeune fille franchement laide et de surcroît tristement affublée d’une odeur de poisson qui la poursuit partout et attire constamment l’attention sur elle. Quelque peu empotée, pas très futée et immanquablement malheureuse, Morue est bien sûr peu appréciée par ses congénères qui sont, pour la plupart, particulièrement méchants avec elle, pourtant relativement sympathique. Seul Pierre, un jeune garçon roux un peu rond et pas vraiment attirant, apprécie la jeune femme et voit en elle une compagne agréable. Mais Morue, comme toutes les jeunes femmes, ne rêve que du seigneur du royaume sur son beau cheval, un bel homme très loin de lui accorder le moindre regard. Alors qu’elle part dans la forêt chercher du bois, Morue s’attendrit sur un immonde crapaud.

Gracieuseté: Editions Dupuis
Elle verse spontanément des larmes de compassion devant la vilaine créature. Aussitôt, la bête se transforme en une fée reconnaissante qui lui offre de réaliser un vœu. Si la fée ne peut hélas changer le visage de Morue pour le rendre plus beau, elle peut par contre modifier la perception des gens et faire de Morue, «aux yeux des autres, l’idée de beauté faite femme».

Dès lors, Morue est poursuivie par tous les mâles des alentours. Morue est désormais haïe par les femmes, terriblement jalouses de l’intérêt que lui portent, sans exception, tous les hommes du royaume. S’en suivent une série de péripéties incongrues pour la jeune demoiselle qui finit par conquérir le seigneur qu’elle convoitait avant de se rendre compte qu’elle pouvait aspirer à bien mieux. Alors que la souillon devenue beauté hésite entre grandeur et décadence, son changement inattendu révèle la cruauté des hommes.

Beauté, dessiné par Kerascoët –le duo constitué de Marie Pommepuy et Sébastien Cosset qui nous avaient déjà conquis avec Jolies Ténèbres (Dupuis)–, coloré et scénarisé par Hubert (Les Yeux Verts, avec Zanzim; Bestioles avec Ohm), offre avec humour un drôle de conte tragique qui explore le thème de l’immoralité. Ils mettent en scène une belle panoplie de personnages hauts en couleur, originaux et drôles, peu sympathiques et glorieux, humainement bien trop faillibles face à leurs prédécesseurs des contes de fées traditionnels.

Tous les personnages, même Morue, sont attaqués avec justesse par le regard acerbe des auteurs dont on sent la moquerie affectueuse envers les contes traditionnels, tantôt ridiculisés, tantôt caricaturés. Il faut donc une bonne dose d’humour pour apprécier ce conte moderne plutôt rafraîchissant.

Au vu du talent des auteurs, on aurait pu cependant s’attendre à davantage de complexité dans les personnages, qui semblent parfois manquer de profondeur narrative. On les aurait aimés plus sombres, mis en scène dans un scénario encore plus diabolique et tordu, peut-être un peu à l’image de Jolies Ténèbres qui excellait dans le domaine. Quoi qu’il en soit, la qualité des dessins et des couleurs (de beaux aplats) est à souligner, et on ferme le livre en ayant envie de découvrir la suite, une suite encore plus macabre, parodique et humoristique.

 
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