De la violence sur scène
25 octobre 2011
Dans Chaque jour la plume de Fanny Britt révèle la violence qu’un couple s’inflige pour combler l’ennui.

Écrit en 2008-2009, Chaque jour dresse le portrait tragicomique de Lucie (Anne Élisabeth Bossé) et Joe (Vincent Guillaume Otis) qui s’aiment autant qu’ils se méprisent. Le couple s’emprisonne dans une relation abrutissante constituée de chamailles et de parties de fesse qui tournent plus souvent qu’autrement aux poings. Et lorsqu’ils ne passent pas à l’acte, c’est dans leurs mots qu’ils se blessent mutuellement.

Crédit photo: Suzane O Neill
Fanny Britt explore la violence qui naît de l’ennui et de l’ignorance. Dès les premiers échanges, les reparties du dialogue amoureux illustre avec justesse leur cruauté. Chaque réplique révèle le besoin de dompter et d’aliéner l’autre pour mieux refouler ses propres insécurités. L’auteure puise dans ces affronts quotidiens («T’es ben conne!», «T’es ben épais!») le reflet de leur ignorance dans un monde dicté par la culture populaire et le confort matérialiste.

Le texte est léger; on rit. Le propos est lourd; on réfléchit.

On pourrait reprocher à Chaque jour ses allures de fable (Joe lévite) et sa caricature des personnages (la fille de club, le macho homophobe, la patronne obnubilée par son image), mais dans ce portrait grossier demeure la force de la réflexion: «Vaut-il mieux se conforter dans une identité médiocre, voire monstrueuse, mais familière, ou jouer le tout pour le tout, sauter dans le vide et risquer l’anéantissement?» Ce jour aurait pu être comme tous les autres, un jour où ils auraient continué à s’injurier, puis à s’embrasser, mais tout dérape; les émotions ressenties par Joe lorsqu’il écoute la musique contenue dans un iPod volé tranchent avec celles de sa liaison malsaine avec Lucie.

La mise en scène de Denis Bernard (Coma Unplugged) crée un huis clos essentiel dans la progression de l’action. La tension est exacerbée par la récurrence obsédante de Lucie qui cogne hystériquement sur les portes d’une scène éclairée uniquement par des éclairs soudains et par l’écran imaginaire d’une télévision. Les scènes se renouvellent dans une boucle temporelle qui expose la décadence fatale du couple et met surtout en valeur l’excellent jeu de la patronne (Marie Tifo) obsédée par l’idée de faire tourner les événements en sa faveur. Une structure précise et réussie.

L’élément fort de la représentation est le malaise qu’elle nous transmet, ce frisson de terreur et de pitié que les tragédiens savent transmettre. On se reconnaît même si on ne parle pas comme eux; il émane de la pièce une violence qu’on retrouve tous en soi, refoulée ou non. Lucie et Joe ne connaissent pas les mots pour s’aimer. Ils ne connaissent pas les mots pour exprimer la beauté. Et dans leur bêtise, on ne les méprise pas. Ils nous choquent, nous provoquent, mais on s’attache à eux étrangement. Comme s’ils avaient pu être nous, comme si on avait pu être eux.

Denis Bernard, aussi directeur artistique et général du Théâtre La Licorne, voulait inaugurer la nouvelle salle avec un texte québécois. Il n’aurait pu mieux choisir que Chaque jour, signé Fanny Britt, et sa brochette de comédiens. Une pièce à ne pas manquer.

 
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