Fictions d’actualité
4 octobre 2011
La crise d’octobre 2011

Le premier ministre franchit la porte de son cabinet sans prendre la peine de fermer derrière lui. Ce geste anodin, qu’un observateur peu attentif expliquerait par les nombreuses préoccupations de l’homme d’État n’avait, en fait, rien d’une étourderie. Comme pour justifier ou encore dissimuler sa conduite délibérée, l’homme gardait ses mains enfoncées dans les poches de son pantalon. Il parcourut nerveusement la pièce pour se poster devant l’immense baie vitrée qui illuminait son bureau. Devant lui s’étendait une ville vieille de quatre siècles, une ville magnifique qui avait gardé son cachet pittoresque et réconfortant pour notre époque. Ce spectacle qui lui semblait pourtant quelconque attirait tant son attention que sa fascination tout comme l’embrasure toujours béante avaient quelque chose de suspect.

Alice Des | Le Délit

La porte se referma doucement, comme si une brise légère l’avait poussée, le plus naturellement du monde, on aurait pu croire que le premier ministre lui-même s’en était chargé tant l’opération ne suscita aucune réaction de ses collègues restés hors du cabinet. Un visiteur était pourtant à l’origine de ce mouvement quasi imperceptible. D’ailleurs personne ne l’avait remarqué.

Confortablement assis dans l’un des fauteuils du cabinet, il semblait faire partie intégrante du décor –même son ombre se mêlait à celle du mobilier: il n’était qu’à demi présent.

–Personne ne vous a vu?
Le premier ministre avait parlé sans bouger. Il lui semblait être au sommet d’une tour d’ivoire, détenant une vérité qu’aucun autre homme ne saurait jamais. Il avait sentit la présence de l’intrus –elle lui était presque devenue familière.

–Personne ne me remarque jamais, Monsieur.
–C’est vrai, dit l’homme d’État avec une pointe de dépit qui n’échappa pas à son interlocuteur. Qu’y a-t-il, Monsieur? N’avez-vous pas obtenu ce que vous souhaitiez? Ce pourquoi nous travaillons depuis maintenant huit ans est sur le point de se réaliser. Votre plan, notre plan, est un succès, plus hâtif que nous l’espérions, certes, mais l’essentiel est déjà accompli.
–… Sans doute.

Le visiteur, entièrement vêtu de noir, exception faite de son nœud papillon écarlate, s’était levé pour se diriger vers l’espace le plus sombre du bureau. Il faisait maintenant face au premier ministre qui n’arrivait plus à distinguer chez son interlocuteur autre chose que cette étrange boucle rouge. Devant lui, le visiteur s’impatientait.

–Je ne te comprends pas. Tout est comme prévu: tu devras quitter tes fonctions, aucune preuve ne peut être utilisée contre toi, ta famille est sous ma protection. Tu es enfin libre de faire ce qu’il te plaît, tu es riche, tu…
–Je sais, je sais. La question n’est pas là, je sens seulement monter en moi un sentiment qui m’est totalement étranger. C’est difficile à décrire, ni honte, ni regrets, enfin…
–C’est normal.
–Que voulez vous dire?
–Il est tout à fait normal que tu ne trouves pas le mot, car il n’est pas propre à ta race… C’est l’impression de perdre ton humanité qui te tiraille à ce point.
–Alors il vaut mieux démissionner immédiatement, un homme qui n’en est plus un ne peut diriger ses semblables. Autrement, vous n’auriez pas eu besoin de moi.

Le visiteur ricana.
–Pourtant, il y a autre chose…
–Je ne comprends pas.
–Tu sens le remords à plein nez, Jean. Je ne suis pas dupe, tout n’est peut-être pas perdu dans ton cas.
–Fuir serait peut-être ma seule option. Partir et ne plus jamais revenir. Refaire ma vie en traînant avec moi son fardeau. Déchu par mon avarice et mon ambition. C’est probablement…
–Tu me fatigues. Dans mon cas, tout va pour le mieux. Tout ce que les hommes de ce pays, de cette petite province, ont bâti s’écroule et tombe dans les mains crottées du privé et du crime organisé. Rien ni personne ne peut vous sauver désormais hormis nous. Voilà plus de deux siècles que mes ancêtres attendent ce moment. Ils avaient eu tort d’essayer de vous convaincre, de vous raisonner, le Québec ne pouvait tomber ni se détruire que par lui-même. Vous voilà au bord du gouffre, le Canada est votre seul allié, peuple canadien français.
–Et on se souviendra de moi comme de celui qui aura anéanti le Québec, sa culture et sa langue. On me réservera un sort bien pis qu’à Trudeau ou qu’à Duplessis. Quoi qu’il arrive je suis un homme mort.
–Cela sera temporaire, lorsque l’assimilation sera complète, honorant ainsi le souhait de mes ancêtres, la propagande politique aura raison de l’Histoire réelle. On réécrira le passé et comment le premier ministre Charest aura sauvé le Québec de sa plus profonde crise économique et sociale. Le passé ça se réécrit Jean, ce n’est jamais objectif, car l’Histoire appartient toujours aux vainqueurs. Tu seras le héros qui aura permis la suprématie canadienne dans un monde où la décadence écologique est déjà entamée. Les États du Nord deviendront la nouvelle Arabie Saoudite. Or, on peut vivre sans pétrole, mais pas sans eau.

Le premier ministre se tut un moment, l’accent hautain, tranchant et britannique de son interlocuteur le terrorisait à présent. Il se ressaisit quelque peu, rassemblant les quelques miettes de courage qui subsistaient encore en lui.
–Ne craignez-vous donc pas les révoltes, les émeutes?
–Quelles révoltes? Votre peuple est paresseux, passif, confortablement installé devant son téléviseur. Vos seules marques de passion et de militantisme sont vouées à votre club de hockey. Encrés dans leur quotidien si plaisant, ils ne se révolteront pas et attendront nos directives au téléjournal de 18 heures.

Jean ne répliqua pas. Leur entretien et leur collaboration, par la même occasion, venaient de prendre fin. Cameron Durham tourna les talons et disparut aussi étrangement qu’il était venu.

Le premier ministre resta longtemps seul, une fois de plus absorbé par le spectacle de la ville ancestrale qui illuminait maintenant l’obscurité.

 
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