Une vie à voyager
5 avril 2011
La traversée du Canada de Vancouver à Montréal en vélo.

L’idée m’est venue un soir enneigé de décembre. Il était 23h et j’ai lancé à mes amis: «Je sais, c’est complètement fou et irréalisable mais… j’ai le goût de traverser le Canada en vélo». Me sauvant du silence de la solitude, Maurice s’est écrié: «Vraiment? Bah, tiens-moi au courant parce que, moi, ça me tente!»

Et c’est ainsi que nous nous trouvons au mois de juin à l’aéroport Trudeau, chargés d’une vingtaine de kilos chacun et de nos vélos achetés peu de temps avant le départ. Le plus bizarre était de n’avoir qu’un seul billet d’avion, un aller sans retour. Traverser le continent en six heures, puis le retraverser en une quarantaine de jours.

Florent Conti | Le Délit

L’entrée dans le voyage

Il fallait avant tout se préparer à cette aventure; apprendre à bien répartir le poids entre les sacoches, savoir anticiper le passage des gros semi-remorques, planter la tente, s’habituer à la nourriture de camping, etc. Puis, le rythme s’intègre au voyageur. Pédaler toute la journée devient normal, dormir sur un matelas aussi confortable qu’une planche de bois aussi.

Ce voyage se résume peut-être à trois choses. Toute personne rencontrée devient très vite votre ami. Nous avons croisé un nombre incalculable de cyclistes comme nous, dans notre direction ou non, à notre rythme ou au leur, faisant le même voyage, mais à la fois complètement différemment, et c’est cela qui passionne le voyageur dans ses pérégrinations. Au moment où il débute son périple, il est empreint d’une sorte de pureté face au monde devant lui. Tout tourne autour de cette obsession qu’est la prochaine destination. Finis les petits tracas de notre société de consommation, le voyage permet de mieux se connaître et de mieux connaître les autres. Comme dit Céline, «voyager, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues».

Florent Conti | Le Délit

Colombie-Britannique: born to be wild

Première semaine du voyage, nous nous trouvions dans la Vallée du Fraser, partie sauvage et encore indomptée de la Colombie-Britannique malgré les innombrables chercheurs d’or qui se sont perdus dans les canyons escarpés et rocheux. Nous nous installions comme d’habitude jusqu’à ce qu’un bruit se fît entendre. «Check!», me lance Maurice, qui a les yeux fixés sur quelque chose dans la forêt. Et je vois, là, à vingt pieds de nous, une masse noire imposante. Une ourse noire et ses trois oursons qu’elle surveille en nous fixant. Évidemment, j’ai d’abord eu peur de ce gros mammifère imprévisible, incontrôlable et puissant. Mais la peur s’est effacée. Très vite, son regard qui semblait menaçant, devient contemplatif, et puis, d’une démarche paisible et lourde, l’ourse s’est éloignée avec ses petits.

Une seconde chose qui rythme la traversée du Canada à vélo, c’est la nature. Rien n’est apprivoisé, tout reste sauvage dans cette étendue où la Transcanadienne reste le seul sentier battu. Ici, ce n’est pas un zoo, ni un parc forestier, il n’y a pas de grille protectrice qui voudrait hypocritement «protéger la nature». C’est ce genre de rencontres imprévisibles qui permettraient à toute une société de vraiment prendre conscience de l’état de la nature; car il est bien facile de parler d’écologie depuis nos belles métropoles isolées de la réalité sauvage menacée.

Quitter la Colombie-Britannique fut un déchirement. Plus que jamais, nous saisissons pourquoi on l’appelait «Beautiful British Columbia»: une province aux mille reliefs, aux climats si changeants et aux esprits si apaisés. Les Rocheuses réservaient néanmoins elles aussi une expérience extraordinaire.

Florent Conti | Le Délit

Chapeaux de cow-boys, vaches et pétrole

Nous sommes passés par le Lac Louise pour aller vers l’Alberta. Je pensais faire mes adieux à ces places pleines de beauté et de tranquillité, mais j’avais tort. Je m’attendais à une étendue d’eau préservée, vide de toute population et avais oublié la présence de l’hôtel Fairmont Lake Louise sur les rivages de l’eau turquoise des glaciers. Quoiqu’il arrive, les lieux touristiques malgré leurs noms prestigieux et les images qu’ils suscitent dans notre imaginaire ne comblent pas les attentes du voyageur en quête d’authenticité et d’évasion.

Le choc fut rapide. Les Albertains le savent, les touristes aussi, ils ont tous le même mot à la bouche, qui se répand même au-delà des frontières de l’Alberta: Stampede. L’incarnation de l’Alberta dans tous ses clichés de cow-boy. Chapeau, «pitounes» et gros truck sont au rendez-vous. Personnellement, je n’éprouve pas le même attachement que les Albertains aux cornes et aux sabots, mais rétrospectivement, je trouve cet événement incroyable. Un petit bout d’identité de l’Ouest du Canada qui sent le bovin et l’essence.

Ce sont à présent les longues et venteuses routes des Prairies qui s’ouvrent devant nous. Le vent. Indomptable. Ennemi du cycliste.

Nous étions accueillis comme une foire en ville: nous suscitions de l’intérêt et les gens voulaient nous aider. Une dame nous apporta un petit déjeuner, on nous a offert des pizzas un midi, un autre nous a invité chez lui pour des fish&chips. Nous représentions peut-être pour ces gens une fenêtre vers l’extérieur, l’ailleurs, mais ils savaient surtout que les conditions de notre voyage n’étaient pas faciles.

Florent Conti | Le Délit

Encore du chemin

Arrivés au Manitoba, nous commencions à nous ennuyer. Nous étions passés par des villes et avions vu du monde! Nous avons constaté que nous aimions peu les villes, excepté la nôtre, et que Montréal nous manquait un peu.

La Saskatchewan fut une réelle surprise. Une province verte et vallonnée, les «cieux vivants». Puis, on nous avait averti: «Le Manitoba c’est dangereux, les camions sont peu soucieux des cyclistes, les routes rétrécissent et l’entrée de l’Ontario, c’est pire». L’Ontario signifiait la fin du voyage. Enfin je le croyais. De beaux paysages, mais très semblables, et des routes sacrément rudes pour les cyclistes. C’est aussi là où les mêmes cyclistes affluent. Chacun avec son propre voyage et sa propre expérience. Nous partagions tous cette liberté qui nous habite.

Quand nous avons vu les frontières du Québec pour la première fois, nous savions que la fin du voyage était à quelques coups de pédale. Le climat de début juillet, plus humide, était familier. Après un petit déjeuner volé par un raton laveur obèse, selon moi, ou une cohorte d’écureuils affamés, selon Maurice, nous continuions notre route.

Tout le long de la rivière des Outaouais, nous apercevions ces forêts denses de l’Abitibi-Témiscamingue, et Ottawa se rapprochait. Finalement, à quelques kilomètres de Montréal, les gens que nous croisions ne savaient pas ce que nous avions parcouru, ignoraient ce que nous avions vu.

Florent Conti | Le Délit

Dans une contrée lointaine, près de chez vous

Cette traversée à vélo est une parfaite façon de voir la cohésion d’un pays et ses particularités territoriales. Nous avons aussi tous les mêmes préoccupations. Jamais je n’ai été aussi près de ces autres francophones du Canada dont nous parlons beaucoup mais que nous ignorons tant. De Gravelbourg en Saskatchewan à Saint-Boniface plus à l’Est, ils sont pourtant bien là.

Souvent, en tant que francophones à McGill nous avons cette impression que certains anglophones ont des difficultés à accepter l’identité canadienne double, française et anglaise, qui leur incombe. Pourtant «sur le terrain», «en région» –expressions issues de la métropole que j’apprécie peu– le reste du Canada n’a pas le même discours. Comme si à McGill, une sélection naturelle s’effectuait. Une sélection d’étudiants venant à Montréal, y restant quatre ans et ne comprenant toujours pas pourquoi nous y parlons français. Au beau milieu des Prairies ou même dans les parties plus reculées de l’Ontario, être francophone n’est pas un gros mot ni une barrière. Partout dans ce Rest of Canada demeure une tolérance et une ouverture d’esprit parfois absente du campus de l’Université McGill de Montréal, Québec.

Je retiens de ce périple que tout devient possible, rien ne demeure infaisable une fois que l’idée se matérialise. Chacun, à son rythme, chacun avec son itinéraire qu’il soit long ou non, aventureux ou pas. Le voyage est accessible à tous. Et peu importe le voyage. Qu’il soit en terre inconnue ou chez nous, au Québec.

Avant ce voyage, j’avais l’impression que nous connaissions tous une personne qui avait traversé le Canada en bicyclette. Si ce n’est pas votre cas, je veux bien être cette personne.

Florent Conti | Le Délit
 
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