Viet Nam: Le Beau et le Laid
22 mars 2011
Le Viet Nam est un pays magnifique. De la baie de Ha Long au delta du Mékong, en passant par la vieille ville de Hanoï et les plages de Phu Quoc, le pays a tout pour charmer.

D’autant plus que cette beauté naturelle abrite un peuple certes souriant et accueillant, mais surtout travailleur et persévérant. Un peuple qui semble mû par un désir frénétique de modernité et de richesse. Force est de constater, toutefois, que derrière cet empressement, cette frénésie et cette beauté se cache un passé empli de douleurs, de plaies non pansées et, parfois, de laideur. En fait, ces deux faces sont visibles un peu partout, même dans la nourriture, pour peu que l’on prenne la peine de s’écarter des sentiers battus.

Le Beau

Côté bouffe, le Viet Nam est un peu l’Italie de l’Orient. En effet, ici comme au pays du spaghetti pomodoro, on a appris à tirer le meilleur de tous les aliments à disposition. Et ce, en temps d’abondance comme de privation. Ainsi, des ingrédients aussi simples que des nouilles de riz, du bœuf et des fèves germées deviennent un succulent bol de pho (soupe tonkinoise). Avec des feuilles de riz, des crevettes, des carottes et des concombres, on fait de craquants rouleaux de printemps. Encore mieux que les Italiens, les Vietnamiens ont su intégrer avec talent l’apport d’autrui dans leur cuisine, notamment les colons français. Ce qui fait qu’il est beaucoup plus facile de trouver un bon sandwich à Hô-Chi-Minh-Ville (Saigon) qu’à Paris, pour le dixième du prix. Même le café est excellent ici, surtout dans sa version glacée. Comme en Italie, le secret de cette beauté gastronomique réside dans la fertilité d’une bonne partie des terres du pays, mais aussi et avant tout dans l’attention portée à la fraîcheur des aliments. Vous aurez compris que c’est cette beauté, cette intelligence culinaire qu’on met de l’avant, qu’on exporte et qu’on exhibe telle une vitrine du Viet Nam moderne. Nul besoin de la chercher, cette face du pays vous saute à la figure dans les rues d’Hoi An, de Saigon, de Hue, de Hanoï et de bien d’autres villes.

Le Laid

Même avec toute la volonté du monde, un peuple ne peut s’affranchir totalement de son passé. Même une jeunesse occidentalisée et dépolitisée ne peut ignorer les trop nombreux traumatismes endurés par les générations précédentes. Même la plus souriante des populations ne peut camoufler ses cicatrices profondes. Et même la plus fertile des terres ne peut se remettre aussi vite d’un bombardement intensif à l’arme chimique la plus toxique et la plus destructrice découverte par l’Homme. Trente-six ans, c’est tout ce qui sépare ce pays d’un des conflits les plus atroces de l’Histoire contemporaine. Pourtant, si ce n’était des victimes de l’agent orange (ces milliers d’infirmes et cette jungle parsemée de trous), on pourrait facilement croire que ces mauvais souvenirs n’appartiennent plus qu’aux livres et aux musées. Même la cuisine peut nous rappeler ces difficultés, la laideur qui en a parfois découlé, mais surtout l’ingéniosité de ces gens qui ne baissent jamais la tête.

Cette face de la gastronomie vietnamienne est bien sûr plus difficile à trouver, surtout qu’elle évoque un passé que certains semblent vouloir fuir. Reste qu’en cherchant, on finit par trouver. Que ce soit au détour d’une ruelle dans une petite gargote, dans un modeste resto de campagne, voire même dans une table de la ville populaire auprès des locaux où il faut néanmoins demander le «vrai» menu. C’est sans doute dans ces lieux que l’on peut, comme touriste, expérimenter de la façon la plus directe l’autre face du pays. En partageant un plat de chien et une bouteille de vin de riz avec des Viêts dans le delta du Mékong, en mangeant des moineaux entiers dans un étal de rue tout en suivant les instructions de celle qui les cuisine depuis toujours, en croquant à pleines dents dans un morceau de viande de rat en découvrant seulement de quoi il s’agissait une fois qu’on l’a avalé, et s’en foutre éperdument à ce moment-là, parce que vous avez appris que ce qui est laid, surtout pour nous, peut aussi être appréciable, voire bon.

Après avoir expérimenté cela, votre compréhension du pays restera encore limitée, vous ne pourrez toujours pas parler la langue, mais, au moins, vous aurez eu un aperçu quelque peu tangible des deux faces du Viet Nam.

 
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