Tant qu’il y aura des livres
22 mars 2011
La fascination peut-être démesurée qu’ont toujours suscitée chez moi les avant-gardes tient entre autres à leur mécanisme.

Grosso modo, de la mouvance obscure croît un mouvement plein de crises et de déchirements qui nous donne les grands artistes de demain. Tout commence toujours, nécessairement, avec un «groupe». Enfant de notre ère pas très communautaire, je cherche toujours et sans grand succès les terreaux fertiles à une nouvelle éclosion du phénomène. Bien sûr, je ne connais rien à rien dans bien des choses, mais je crois qu’affirmer que l’underground montréalais se caractérise par un joyeux bordel ne pourrait être taxé de jugement gratuit. Je suis donc immanquablement victime d’une nostalgie –assez singulière puisqu’issue d’une période inconnue– qui m’envahit dès qu’il est question d’une avant-garde, aussi éloignée de ma sensibilité personnelle soit-elle.

Soit un documentaire sur un des mouvements, Blank City. New York, Lower East Side, fin des années 1970 et début des années 1980. Un coin délabré et dangereux de la ville, des musiciens qui font des films, des peintres qui jouent de la guitare, le tout raconté à partir de films plus qu’artisanaux. Il y a Jim Jarmusch, Debbie Harry (la chanteuse de Blondie), Thurston Moore (de Sonic Youth), Steve Buscemi, Jean-Michel Basquiat et Fab 5 Freddie (réalisateur du film Wild Style), tous des artistes dont on ne peut méconnaître l’influence. Dans une période sombre, un groupe, autour duquel gravite quelques centaines de spectateurs, fait du cinéma no wave, du «cinema of transgression», collé sur la musique punk la plus bruyante et déstructurée. Et ainsi naissent les carrières de figures gigantesques de la culture américaine. On ne s’en sort pas: d’abord, il faut un groupe. Six amis dans un salon ne constituent pas un terreau fertile au développement d’un mouvement –quel que soit sa nature– et de toutes les crises d’identité et querelles intestines que ça implique. Pourtant, six personnes rassemblées dans une pièce sont probablement parmi les plus grandes communautés intellectuelles qu’il m’ait été donné de voir à l’extérieur d’un contexte organisé. Disons-le, il faut aussi une part de vie commune dans toutes ces histoires d’avant-garde, sinon ça n’est pas aussi drôle.

Aujourd’hui, ça serait plutôt difficile, je ne vous apprends rien. On aime l’individu –et surtout l’artiste– exceptionnel; mais pas n’importe comment. L’individu libre, au-delà des «systèmes», loin des «représentations» et des «structures». En prenant pour icône des personnes exclues, seules contre tous, on cède à l’attrait du self-made man. Einstein était un décrocheur, bien des artistes aujourd’hui déclarés «génie» sont morts pauvres et inconnus. Soit. Un autodidacte n’en est pas un génie, pas plus qu’un artiste ou un penseur subventionné n’est un abruti. Mais être seul contre tous, quelle épopée! On ne peut plus se nourrir de grand-chose que de soi, hors du monde et de son temps. On est jaloux de son individualité, de sa singularité au point d’en être avare. Un groupe rassemble des individus qui partagent certaines ressemblances, qui doivent autant donner un peu d’eux-mêmes que recevoir des autres. Voilà qui nous éloigne des «vrais» artistes, qui, comme le veut notre mythologie moderne, sont des êtres impétueux, solitaires et rétifs à toute tentative de classification. Car, voyez-vous, quand on définit quelque chose, on le limite. Et si on veut avoir une chance de percer, de se faire voir, il faut absolument préserver tous ses atomes d’excentricité. Ça se brevète même, peut-être.

 
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