Reines de la drague
1 mars 2011
En anglais, queen signifie à la fois «reine», soit la première dame du pays, et «homosexuel» ou «folle». Entrez dans l’univers des drag queens, reines de la nuit.

Il est 22h55. Les reines de la nuit se préparent à monter sur scène. Dans les loges, tout observateur se sentirait comme un grain de sable au sein d’une fourmilière en effervescence. Chacun de leurs gestes est orchestré en vue de la prestation qui suit: des hommes aux traits androgynes, maquillés avec exagération, répètent leurs pas de danse. Un artiste ajoute de la bourrure à son soutien-gorge, tandis qu’un autre s’arme d’un corset et d’une culotte particulièrement serrée afin de bien cacher leur masculinité entre leurs jambes. Tous s’entraident avec enthousiasme, se passant boucles d’oreilles et fixatif à cheveux avec moult exclamations. Dans cette famille royale composée de drag queens, l’extravagance et le charme sont rois.

Il est maintenant 23h00, et Dream jubile du haut de son piédestal. Attifée de paillettes dorées et munie d’un sourire à perturber le plus chaste des moines, elle anime d’une main de maître la soirée dominicale du cabaret Mado.

Qui peut bien se retrouver toutes les semaines dans l’antre d’une contre-culture aussi colorée? Le Délit a rencontré trois drag queens –sans leurs atours de reines– qui avouent que le meilleur auditoire reste celui qui en est à sa première fois.

En effet, qui ne tomberait pas sur le dos en voyant pour la première fois un spectacle haut en couleur et en paillettes, un spectacle sans tabou destiné à un auditoire de tous les styles? Les drag queens sont de véritables artistes, des artisans de la scène qui mettent des heures à s’approprier un personnage, à monter une chorégraphie, à choisir un costume et à répéter leur spectacle. Et ce, sans compter le temps passé à se maquiller pour le spectacle lui-même. Pourtant, «jamais je ne voudrais devenir une femme! C’est bien trop de travail!», s’exclame Éric Erica Davignon, artiste chez Mado depuis douze ans.

Les Queens se dévoilent
Il faut mettre certains jugements de côté lorsqu’on en vient à définir ce qu’est une drag queen. Ces hommes qui se déguisent en femme le font le temps d’un spectacle seulement. Ils ne sont ni travestis ni transsexuels. Julien ajoute: «Nous aimons beaucoup trop notre corps d’homme pour vouloir devenir femmes, mais nous sommes très gay tout de même!»

Kevin voit son emploi de drag queen comme une façon de vivre à fond son excentricité. «Quand je me transforme en Céline, par exemple, je deviens véritablement Céline. J’agis et je réagis comme elle.» C’est d’ailleurs pour cette raison que les drag queens se disent reines de la nuit: elles aiment jouer les divas. Plus encore, les premières dames du cabaret Mado se voient comme des porte-paroles des homosexuels, des bisexuels et des transsexuels. Au moyen de l’exagération et de la comédie, ils n’inhibent aucun tabou, mais connaissent leurs limites. Les drag queens ne veulent être ni des icônes, ni des exemples, mais savent que si les travestis peuvent choquer, elles, n’offusquent personne.

D’amateur à professionnel
Les dimanches au cabaret Mado, c’est l’occasion pour la relève de se tailler une place sur la scène professionnelle. «Les jeunes drag queens commencent de plus en plus tôt, car il y a de plus en plus de demande sur le marché de la drag, c’est de plus en plus ouvert», souligne Éric. «J’ai commencé à 28 ans alors que les jeunes de maintenant ont de belles opportunités d’emploi à 20 ans seulement!».

Chacun emprunte un parcours différent avant de se produire en spectacle. Ces personnages colorés vivent de leur art à temps plein ou à temps partiel, mais tous ont dû gravir les échelons avant de se produire dans un cabaret aussi branché que Chez Mado. Unis par un amour commun pour l’art de la scène, les Blancs, les Noirs, les Asiatiques et même les femmes de tous les gabarits ont leur place sur le marché de la drag. «Tout est possible, martèle Éric. Si tu as le talent, la forme de ton corps ne devrait pas être un obstacle à ta réussite.»

Les critères d’un bon spectacle? «Le divertissement!», s’exclament en cœur les drag queens. Il faut absolument s’approprier une chanson en faisant les mimiques de la chanteuse pour que l’auditoire y croie. La ressemblance, oui, mais la magie doit aussi être présente dans les spectacles. «Il est tellement difficile d’être belle que parfois, nous préférons mettre notre ‘kit lette’ pour faire rire et s’amuser un peu». Ainsi, affublé d’une veste de cuir, d’une perruque coupée style Longueuil, et d’un jean Levis taille haute par exemple, les drag queens prennent soin de défaire l’image de la diva le temps d’une soirée.

Chacun son style
Des drag queens, il y en a pour tous les goûts et de tous les genres. À Montréal, de nombreux clubs organisent des spectacles spécialisés: le café Cléopâtre, le Sky et le Drugstore proposent par exemple des soirées pimentées de numéros. Pourtant, c’est au cabaret Mado que les gens vont pour le simple plaisir du spectacle. Les personnages adoptent des styles plus variés les uns que les autres, de la «matante quétaine et comique» à l’androgyne du style de Marylin Manson, en passant par la diva glamour.

La laide par exprès est aussi assez agréable à jouer car, comme le souligne Julien: «Ça donne mal à la tête d’être belle!». Malgré le fait que devenir drag queen ne dépende pas uniquement de la forme du corps, certaines morphologies sont plus faciles à transformer. Les Asiatiques, par exemple, n’ont à peu près pas besoin de maquillage pour devenir femme.

Drag kings au berceau
Depuis quelques mois à peine, les drag kings, des femmes qui jouent à être des hommes, prennent elles aussi leur place sur scène. «C’est un phénomène encore assez inconnu à Montréal, mais de plus en plus en vogue à New-York», souligne un des drag queens qui admet ne pas en savoir beaucoup plus. En fait, les drag kings sont encore bien amateurs. Du point de vue des drag queens, imiter des chanteurs hommes permet beaucoup moins de folie: «Ils ont nécessairement moins de possibilités, car il existe moins de chanteur à imiter». Elvis Presley et Georges Michael ont été trop souvent imités, d’après mesdames. Il faudrait quelqu’un qui ait un style très différent ou qui, du moins, soit très drôle, pour arriver à s’installer aussi confortablement dans les mœurs masculines que le sont les drag queens dans les mœurs féminines.

Selon Edmund Leach, la queen est une personne au statut anormal, positif pour ce qui est de la «reine», négatif pour l’«homosexuel». Le tabou de l’un magnifie-t-il l’autre?

 
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