Déterrer l’art contemporain
15 février 2011
Le Délit a rencontré le fondateur et commissaire de l’événement qui transformera pendant quinze jours les galeries souterraines de la ville.

Débarqué à Montréal il y a de cela quinze ans, Frédéric Loury s’attendait, comme bien des Français, à découvrir une véritable ville souterraine, avec ses rues, ses boutiques et sa vie culturelle. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que ce que l’on nomme le «Montréal souterrain» n’est qu’un réseau tentaculaire d’une grande banalité, reliant centres commerciaux et édifices à bureaux. C’est pourtant malgré sa déception qu’il a fait du réseau souterrain de la ville un espace de diffusion de l’art contemporain qui s’étale sur près de vingt-huit kilomètres et rassemble cent huit projets avec environ cent quarante artistes de toutes les disciplines. Art Souterrain lancera ainsi sa 3e édition lors de la prochaine Nuit Blanche, le 26 février, avec une programmation plus riche que jamais.

Gracieuseté d

«Le Montréal souterrain est une ville de par sa complexité architecturale, mais il lui manque un élément essentiel, une vie culturelle qui y serait associée» remarque le fondateur d’Art Souterrain, qui est aussi le directeur de la galerie SAS. Cet immense réseau fournit, après tout, un espace idéal pour créer une cohésion entre des œuvres habituellement disséminés à travers la ville et avec un public plus ou moins familier à leur fréquentation. C’est d’ailleurs le but premier de l’événement orchestré par Frédéric Loury et son équipe: «Il s’agit de créer un rapprochement entre l’individu et l’art, et créer ainsi un renouvellement du public.» Un public qui reste actuellement très restreint, étant formé surtout d’étudiants, de connaisseurs ou de professionnels du milieu. «Lorsque les gens me parlent d’art contemporain, curieusement, le premier nom qui leur vient à l’esprit est celui de Corno.» Il y a en effet un véritable travail d’éducation à faire auprès du public, explique-t-il. «L’art contemporain n’est pas hermétique; il peut laisser place au jugement, comme le cinéma ou le théâtre pour lesquels on devient tous des spécialistes capables de prendre position.»

Gracieuseté d

Au-delà de son souci d’accessibilité, Art Souterrain est aussi un projet fédérateur qui offre une plateforme aux artistes, et tisse des liens entre les différents espaces de diffusion qui ont rarement l’occasion de communiquer entre eux. En découlent des œuvres d’une  grande diversité tant par leur forme que dans leur approche. Frédéric Loury mentionne notamment Patrick Bérubée qui présente Hyperventilation, une installation évoquant l’absurdité de l’utilisation excessive des véhicules polluants et leur impact sur notre quotidien, un flamand rose attendant la mort sur des rails de chemin de fer, signé Cooke-Sasseville, rappelant avec humour une perte de foi en l’humanité, ainsi que Milutin Gubash qui aura le privilège de «se faire détester toute la nuit» avec Le Roi des Gitans. Il interprétera pour l’occasion des pièces à la trompette insoutenables, inspirées de la culture populaire de l’ex-Yougoslavie, une performance soulignant le dégoût des traditions et le désenchantement. Un projet hautement interactif, Instantanés de Stéphanie Leduc, attend les visiteurs qui traverseront la Place Ville-Marie. Reprenant les mots d’Andy Warhol qui avait prédit que chacun, dans l’avenir, aurait droit à quinze minutes de gloire, l’artiste met en place une série de photomatons saisissant l’image des passants. Celle-ci sera ensuite déconstruite aléatoirement puis diffusée sur des écrans vidéo pendant quinze secondes, créant ainsi une mise en abyme de l’individualité par l’égocentrisme.

Gracieuseté d

Sans tomber dans le subversif, ni dans l’excessivement abstrait, les œuvres d’Art Souterrain doivent susciter une réaction. «Il ne faut pas tout aimer, précise Frédéric Loury, il faut [que les œuvres] créent un questionnement, génèrent une idée, donnent l’envie d’en savoir plus». Ce qui est exposé doit pouvoir s’adapter à un espace qui n’a pas été conçu dans cette optique, et doit surtout bien représenter ce que la scène locale offre à Montréal, ce qui est d’ailleurs une préoccupation principale derrière le projet. «Tout comme dans un festival de musique, les artistes montréalais doivent prendre une place prépondérante; en complément, il y a les artistes canadiens et étrangers, mais ils n’occupent pas plus de 20% du corpus».

Art Souterrain n’est pas seulement un rassemblement d’œuvres et d’artistes; le public est au cœur des préoccupations de ses organisateurs, et le visiteur néophyte tout comme le connaisseur ne sont pas laissés à eux-mêmes. Une équipe de bénévoles, la plupart étudiants universitaires, a pour mandat d’être l’intermédiaire entre l’artiste et le public. Chaque médiateur attitré à un projet sera en mesure de présenter l’œuvre à la place de l’artiste, bien que la majorité d’entre eux seront présents pendant une partie de la Nuit Blanche. Une application iPhone gratuite et un audioguide téléchargeable seront également disponibles.

Rares sont ceux qui exploreront les souterrains dans leur intégralité en une seule fois; la visite de toute l’exposition prendrait environ quatre heures, aux dires de Frédéric Loury. Quelque soit son parcours, le visiteur pourra néanmoins se promener dans un dédale de galeries marchandes et de bureaux d’affaires désertés qui pour une nuit enfileront un masque culturel. Le décalage crée assurément une ambiance propice pour que le spectateur apprécie l’expérience, ce qui a d’ailleurs été confirmé récemment lors de l’exposition universelle de Shanghai, durant laquelle le concept derrière Art Souterrain était reproduit dans un grand centre commercial. Un échange de ville à ville se profile déjà pour la prochaine édition. En somme, l’idée de créer une cohésion dans l’art actuel en milieu urbain et de renouveler le public amateur auprès de la population transcendera sans aucun doute les tourniquets du métro.

La Nuit blanche donnera le coup d’envoi de cette 3e édition d’Art Souterrain qui se déroulera du 26 février jusqu’au 13 mars. Pour consulter la programmation: www.artsouterrain.com

 
Sur le même sujet: