La censure dans la peau
11 janvier 2011
Au Collège de Bois-de-Boulogne, des étudiants ont crié à l’atteinte à la liberté d’expression, et ils ont été écoutés... moyennant une certaine somme.

En novembre, l’affaire avait des airs de Munich, où les étudiants distribuaient des tracts antinazis signés «La rose blanche». Keena Grégoire et Simon Robitaille ont été suspendus le 29 novembre 2010 pour avoir distribué ces pamphlets de sensibilisation au dégel des frais de scolarité. L’argument de l’administration: cette activité pacifique nuirait à l’image du collège.

Dans l’imaginaire collectif, et pour une certaine génération, le Collège de Bois-de-Boulogne est réputé pour l’excellence académique et la rigueur de ses élèves, qui lui mérite, comme plusieurs autres institutions, une étiquette plus ou moins conservatrice. C’est pourtant à s’y méprendre, affirme le porte parole de l’association étudiante, Alexandre Antaki: «Dans les cinq, six dernières années, il y a eu beaucoup de débats politiques; et c’est connu dans le milieu étudiant que Bois-de-Boulogne est un cégep très actif en ce moment.» Les deux élèves n’en étaient effectivement pas à leur première distribution de tracts, ni à leur «premier avertissement».

Cependant, aucune des ces actions n’avait franchi la limite du légal. Au cours d’une altercation antérieure assez cocasse, l’administration a pu se rendre compte de sa propre illégalité. Le 6 mai 2010, sept étudiants distribuaient des papiers sur le trottoir en bordure de la propriété du collège. L’administration les a pris en photo pour avoir une preuve en main lorsqu’ils appelleraient la police. La police a mentionné que «ce qui était illégal, c’était les photos de l’administration», note Antaki.

L’association étudiante de Bois-de-Boulogne (AGEBdeB) a enfin pris le taureau par les cornes. Le matin même de la suspension des étudiants, une mise en demeure a été envoyée à l’administration par Maître Julius Grey, un avocat québécois connu pour son zèle pour les causes de liberté individuelle. Cette initiative n’a pas été accueillie sans controverse au sein du corps étudiant. Un «élève outré» a commenté un article sur le sujet, paru dans le Courrier Bordeaux-Cartierville pour souligner qu’il «trouv[ait] dommage que ces personnes passent pour des petits martyrs dont la liberté d’expression a été brimée alors qu’ils ont engagé Julius Grey aux frais de l’association [étudiante]». Le contentieux vient du fait que les honoraires de Maître Grey ont été alloués du budget Salaires, et demeuraient donc confidentiels selon la charte.

Cette pratique n’est toutefois pas sans précédents (bien que ceux-ci soient inconnus des étudiants) insiste Alexandre Antaki. Il rappelle que «l’année passée, une étudiante en infirmerie avait été lésée dans ses droits et avait utilisé tous les recours légaux possibles et imaginables dans le cégep. L’association lui avait alors donné 10 000 dollars pour passer en cour et ça n’avait jamais été approuvé par l’assemblée générale.» La décision de s’en remettre aux recours légaux est de coutume au comité exécutif.

Cette fois non plus, il n’y a pas eu de consultation par vote à l’assemblée générale. «On avait une ou deux journées pour décider si on l’engageait comme avocat ou non», ajoute Antaki. L’avocat devait agir rapidement pour le jugement déclaratoire, c’est-à-dire la demande de suspension des suspensions, cette dernière ayant été finalement rejetée, la sentence des deux étudiants s’étant rapidement écoulée. Finalement, avec l’accord de l’avocat, le salaire, s’élevant à 2000$ jusqu’à maintenant, a été divulgué. Le cas paraîtra en cour le 17 janvier.

Ces déboires sont un exemple de la puissante marée étudiante qui monte et qui risque de multiplier l’objet des articles de journaux. L’Alliance sociale, composée des deux volumineux regroupements nationaux étudiants (FEUQ et FECQ) et de plusieurs syndicats (CSN, FTQ, CSQ et CSD), met du vent dans les voiles à la lutte pour stopper la hausse des frais de scolarité. L’AGEBdeB a elle-même depuis quelques années pris l’habitude de tendre la main pour que plusieurs groupes fassent écho à leurs causes. Lors de deux semaines de solidarité à la Palestine, ils avaient l’appui de Maria Mourani, députée d’Ahuntsic du Bloc Québécois, et du PAJU (Palestiniens et Juifs Unis). Les étudiants de l’association sont passés maîtres dans l’art du chantage médiatique. Pour dissuader l’administration de leur mettre des bâtons dans les roues, «dans les dernières années, c’est arrivé fréquemment qu’[ils] menace[nt] de sortir des communiqués de presse». «Cette année, c’est la première fois qu’on a été obligé de sortir le communiqué, parce que l’administration n’a pas reculé devant ses atteintes à la liberté d’expression.»

 
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