Au firmament
11 janvier 2011

Une petite constellation de créateurs et d’interprètes brille dans mon firmament. Au fil des années, des artistes d’exception comme Réjean Ducharme, Wajdi Mouawad, Patrick Watson et quelques autres s’y sont hissés pour une simple et bonne raison: ils ont su proposer de nouvelles visions du monde, nommer le nôtre avec sensibilité et justesse, révéler des vérités inédites et offrir un substitut à la transcendance religieuse disparue. Une nouvelle étoile a fait récemment son apparition dans ma voûte céleste: celle du réalisateur de génie Darren Aronofsky.

Sa dernière œuvre cinématographique, Black Swan (2010), un suspense psychologique fascinant, raconte l’expérience initiatique (l’ascension autant que la descente aux enfers) de Nina Sayers (Natalie Portman), une jeune ballerine de la compagnie du Lincoln Center à New York. La jeune femme fragile et pure (mais aussi ambitieuse) vit avec sa mère (Barbara Hershey), une ancienne danseuse qui cherche à vivre son rêve de ballerine à travers sa fille, qu’elle maintient dans l’enfance et surprotège. Nina vit en effet dans une chambre tout de rose décorée, peuplée d’animaux en peluches et de figurines de ballerines, et multiplie depuis longtemps les heures d’entraînement, les rituels et les sacrifices pour réaliser son rêve: incarner le rôle-titre dans Le lac des cygnes de Tchaïkovski, qui s’avère être la prochaine production au programme de la compagnie de ballet.

Jour d’audition. Nina, nerveuse mais déterminée, entend bien décrocher le rôle du cygne. Toutefois, le chorégraphe (Vincent Cassel), s’il concède que Nina possède la grâce, la pureté et la maîtrise technique pour interpréter le cygne blanc, doute qu’elle puisse incarner le cygne noir, figure sombre, sensuelle et délurée, avec autant de succès. Mais à force de détermination, elle obtient le rôle convoité. Commence alors une longue danse qui la mènera pas à pas dans les régions les plus sombres d’elle-même.

D’emblée, la caméra épouse les mouvements de la ballerine et virevolte autour d’elle comme un véritable partenaire de danse. La réalisation est à la fois fluide et saccadée, rythmée et frénétique, et représente, voire fait ressentir à merveille l’angoisse de la danseuse qui, ayant obtenu le rôle de sa vie, se trouve constamment menacée de le voir confier à une rivale. Car si Nina fait preuve d’une grâce et d’un contrôle exemplaires, elle apparaît incapable de s’abandonner suffisamment pour entrer dans la peau du cygne noir. Son chorégraphe, imposant et séducteur, tentera de la pousser au delà de ses limites. Selon lui, la perfection artistique est autant dans la maîtrise que dans l’abandon (à ses pulsions intimes, entre autres). En proie à une pression insoutenable, la danseuse tente alors, non pas sans difficulté, d’obéir davantage à ses instincts; une collègue de la compagnie (Mila Kunis) l’aidera à y parvenir. Peu à peu, l’interprète perd pied et sombre dans un véritable délire cauchemardesque. Les frontières entre le rêve et la réalité se brouillent et, pour Nina comme pour le spectateur, il devient presque impossible de distinguer l’un de l’autre. La tension, présente dès les premiers plans, s’accroît, les «hallucinations» se multiplient, et le corps de l’interprète commence même à prendre les traits de l’animal qu’elle doit incarner. L’angoisse et l’émerveillement atteignent leur paroxysme à la fin du film, lors de la première représentation du ballet, où Nina, d’abord nerveuse, gagne en assurance dans la seconde partie et se transforme tant artistiquement que physiquement en cygne noir. Ces scènes sont, aux plans de l’interprétation, de la chorégraphie et de la réalisation, un pur ravissement; elles forment l’une des séquences les plus extraordinairement prodigieuses du cinéma contemporain.

Même si l’on peut notamment lui reprocher des effets sonores un peu appuyés, comme des bruissements d’ailes utilisés pour ponctuer certains moments, Black Swan se révèle une œuvre originale, audacieuse et fort maîtrisée, qui rend compte de la richesse des possibilités de l’art cinématographique et de toute la complexité de l’existence de l’artiste. Au delà des interprétations sans failles des acteurs et de la performance magistrale de Natalie Portman (qui danse elle-même avec un aplomb étonnant presque toutes les scènes de ballet: elle figure maintenant elle aussi parmi les étoiles de mon firmament!), le film, au moyen de la métaphore du cygne blanc de Tchaïkovsky qui se transforme en cygne noir, met surtout en lumière, mieux que tout autre film qui l’a précédé, les gloires et surtout les écueils que rencontre l’interprète. Pour créer, ressentir et devenir le personnage à incarner, il doit repousser ses limites, sonder ses propres ténèbres, sacrifier sa vie, sa santé psychologique et une part de lui-même dans un processus menant à la quasi perfection, au sublime, à l’Art.

[NDLR: Une nouvelle version de cet article a été publiée le 25 janvier 2011.]

 
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