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4 novembre 2010

Avec la pièce tragicomique Délire à deux, le Théâtre de la Marine Britannique marque un départ impressionnant.

Un couple s’enferme dans une maison située entre deux frontières alors que les éclats d’une guerre perpétuelle se fait entendre. La tension du climat extérieur se transpose dans leur union qui oscille entre querelles et prises de bec. S’obstinant autour de la question: le limaçon et la tortue sont-ils le même animal, les échos de leurs rancunes refoulées résonnent dans cet espace absurde.

Gilbert Turp a choisi d’illustrer la déchéance de ce couple à travers les dix-sept années qu’ils ont passées ensemble dans le meilleur et le pire. La relation est alors examinée sous le romantisme de la jeunesse (elle a choisi l’amant plutôt que le mari) et l’amertume de la vieillesse (elle le martèle d’insultes: «Séducteur! Paresseux!»). Ces voyages dans le temps sont matérialisés par des moments de jeu masqué et à visage découvert. L’esthétique du jeune âge est moderne, alors que pour l’âge mûr, les comédiens ajoutent à leur demi-masque de vieillards des perruques blanches rappelant la Renaissance, époque déchue comme leur insouciance de jeunesse. Les transitions fluides entre les deux âges sont réussies grâce à de judicieux effets d’éclairage qui méritent d’être mentionnés.

Toujours en robes de chambre raffinées mais ternies au fil des années, ils préfèrent s’embêter que d’agir pour changer leur situation. Les scènes d’amour prennent déjà des allures de lutte et les différences se font déjà voir alors qu’ils n’ont jamais chaud ou froid au même moment. Les dangers de la guerre qui éclate à l’extérieur deviennent une excuse pour leur état pitoyable. La fête de fin de guerre elle-même ne parviendra pas à les sortir de leur taudis, les cris et les fanfares les cloisonneront tout autant.

À cette scénographie et ses costumes bien choisis –loin de l’arte povera qu’on retrouve souvent dans les premières créations, souvent dû au budget il ne faut pas l’oublier– s’ajoute un jeu quasi impeccable des comédiens, Yves-Antoine Rivest et Anne-Hélène Prévost. Il n’est jamais facile de jouer deux âges, mais dans Délire à deux, les comédiens le réussissent plutôt bien. D’ailleurs, les vieillards masqués rappellent de manière succulente la Commedia dell’arte. De surcroît, Frédéric Nadeau, qui interprète un soldat harcelant qu’on entrevoit par les fissures de la cabane, est un bel exemple du théâtre de mouvement et ajoute une dimension comique à la pièce.

Dans ce théâtre absurde, aucun personnage ne porte un nom mis à part une Jeannette absente dont le nom résonne au début et à la fin de la pièce comme un rappel de cette incessante recherche de l’Autre. La conversation semble tourner au vide, mais il y a bien des pointes de logique et de philosophie, propre à Ionesco. Le problème ne réside pas tant dans l’hypothèse qu’ils ne sont pas de «la même espèce», mais plutôt de l’écoute. Lorsqu’elle lance «On ne s’entendra jamais.» le bruit assourdissant de l’extérieur semble être celui de leur intérieur. Malgré tout, la situation est risible. Les personnages cherchent les raisons de ne pas être content, se questionnent sans cesse sur les «peut-être de l’autrement». «Quand ce n’est pas la guerre, c’est quand même la guerre». Ils s’aiment dans cette haine.

Délire à deux, une pièce dont la justesse dans le jeu et dans la mise en scène épate. Surmontée d’une réalisation sonore éclectique (enregistrements, explosions, onomatopées), l’énergie est à son plus haut et la tension ne cesse d’accroitre. Une pièce qui aurait pu en essouffler plus d’un si elle s’éternisait, mais qui dans l’heure jouée démontre une maitrise incontestable du rythme.

 
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