L’Arabie Heureuse en péril?
9 mars 2010
Un portrait du Yémen, une nation troublée

Autrefois surnommé Arabia Felix –l’Arabie heureuse– par les Romains, le Yémen a récemment perdu le sourire. Depuis l’attentat manqué du underwear bomber le 25 décembre dernier, le Yémen a capté l’attention de tous les grands médias occidentaux et est devenu le nouveau bouc-émissaire des problèmes de sécurité mondiale. Cependant, s’il ne profite pas de l’élan offert par la communauté internationale, il pourrait se diriger illico vers la faillite.

Des bobettes et un réveillon manqué

Le 25 décembre dernier, Omar Farouk Abdul Mutallab, Nigérian d’origine dans la jeune vingtaine, a tenté de faire exploser l’avion du vol 253 de la Northwest Airlines, reliant Amsterdam à Détroit. Le présumé terroriste avait en effet dissimulé un sachet de poudre explosive dans l’entre-jambe de ses sous-vêtements. Cet évènement malheureux a eu deux importantes conséquences: premièrement, les passagers aériens devront dorénavant pratiquement (ou plutôt virtuellement) se mettre à nu pour les fouilles de sécurité et, deuxièmement, l’enquête a révélé un lien étroit entre le terroriste nigérian et le Yémen.

Omar Mutallab a séjourné pendant plusieurs mois au Yémen pour y apprendre l’arabe et il aurait été en contact avec la branche d’Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique (AQPA), qui a revendiqué l’attentat manqué. L’organisation lui aurait fourni la penthrite, un matériel hautement explosif, et l’aurait assisté dans l’élaboration de son plan. Les médias occidentaux n’ont pas attendu longtemps avant de crier haro sur le Yémen.

Un refuge pour Al-Qaeda?

Une des principales raisons pour laquelle les groupes terroristes prospèrent dans cette région du monde est que le Yémen est une nation troublée économiquement, socialement et politiquement. Tous les ingrédients sont réunis pour favoriser l’extrémisme religieux.

D’abord, il faut préciser que 70% de la population yéménite est âgée de moins de 25 ans. Et vu que, par le passé, la majorité des organisations terroristes ont recruté des jeunes pour effectuer leurs opérations (par exemple, seulement un des dix-neuf terroristes du 11 septembre avait plus de 30 ans, et les quatre individus responsables de l’attentat de Londres en juillet 2005 avaient entre 18 et 30 ans), il est essentiel de comprendre comment ces jeunes sont au coeur de la dynamique.

Le Yémen est le pays le plus pauvre du Moyen-Orient: 45% de sa population vit avec moins de 2$ par jour et le taux de chômage frôle les 35%. Une telle situation économique peut facilement mener la jeunesse au désespoir. Ainsi, les organisations terroristes ciblent souvent des jeunes en difficulté et leur fournissent les ressources financières dont leur famille a grandement besoin. Elles leur promettent un avenir meilleur et leur donnent un but dans la vie, aussi dramatique soit-il. Même Ali Mohamed Mujuwar, le Premier Ministre du Yémen, reconnaît le problème: «Nous avons un chômage généralisé, et c’est dans ce genre d’environnement que fleurit l’extrémisme».

Un tel désespoir pourrait être exacerbé dans les prochaines années alors que les ressources naturelles du pays s’évaporent à vue d’oeil. Le Yemen Observer prévoit que les ressources d’eau, localisées dans des nappes phréatiques dans la région de la capitale, Sanaa, pourraient disparaître dans moins de dix ans. En effet, en plus du climat qui s’assèche d’année en année, 30% de cette eau sert à la culture du qat, une drogue prétendument stimulante qui nuit à la productivité de la population et qui a remplacé la culture de fruits, de légumes et du café moka, originaire du Yémen. Aussi, la Banque Mondiale prévoit que les ressources de gaz et de pétrole pourraient s’épuiser dès 2017. Étant donné que les revenus provenant de cette activité économique représentent 90% des exportations du pays, cela aurait des conséquences désastreuses sur la dépendance économique et la dette du pays.

Le Yémen est aussi politiquement tourmenté. Le président Ali Abdullah Saleh, au pouvoir depuis 1978, est aux prises avec une insurrection islamique au nord et un mouvement séparatiste laïque au sud. De véritables héritages de la guerre froide, alors que la partie nordiste capitaliste et la partie sudiste communiste ne se sont réunies qu’au début des années 1990. Cette réunification n’a pas été sans peine: une guerre civile a éclaté en 1994, et le gouvernement mène encore à ce jour une intervention militaire contre les rebelles Houthi chiites du nord. Ces derniers dénoncent le peu de place donné aux chiites dans ce pays majoritairement sunnite, tandis que les séparatistes du sud accusent le nord d’être avantagé au niveau industriel et économique.

D’un point de vue extérieur, on est porté à croire que le pays est en pleine guerre civile. La réalité est différente. Le Délit a contacté Mansour Alkaderiun étudiant à l’Université de Sanaa. Ce dernier reproche aux médias occidentaux «de faire une montagne à partir d’un grain de sable. Quand je regarde les nouvelles sur les chaînes britanniques ou américaines, j’ai l’impression de vivre dans un autre pays. Certes, ils sont un défi à la stabilité du pays, mais ces combats sont isolés et n’affectent pas la majorité de la population.»

Monsieur Alkaderi explique aussi que les problèmes concernant Al-Qaeda et les tribulations politiques sont partiellement dus au fait que «le gouvernement a peu d’autorité et de capacité en dehors des grands centres urbains». En effet, dans les régions montagneuses et éloignées, le pouvoir est souvent aux mains de puissants chefs tribaux, les cheikhs, qui imposent leur propre système judiciaire et législatif. Cette absence de gouvernement a ainsi donné de la liberté aux réseaux terroristes qui peuvent errer dans ces régions, «prêchant un message de haine et de terreur». De plus, les jeunes sont souvent aliénés par le gouvernement qui est perçu comme une entité administrative corrompue et inefficace, et cette frustration contribue aux succès des recrutements d’Al-Qaeda dans la région.

Des solutions pour les jeunes par des jeunes

Le 27 janvier dernier, une conférence internationale a été tenue à Londres afin d’établir une discussion par rapport aux moyens d’assister le Yémen à surmonter ces défis. Gordon Brown a par ailleurs annoncé la création de l’organisation Friends of Yemen, qui veillerait à ce que ce pays ne sombre pas dans une misère absolue et irréversible. Étant donnés la nouvelle attention portée au Yémen par l’Occident, la menace terroriste sur la sécurité internationale ainsi que les effets possibles des solutions aux défis du pays, la jeunesse yéménite a voulu faire entendre leur voix à cette rencontre. Le groupe Resonate! Yemen, en collaboration avec Bridges Social Development, une ONG canadienne qui «vise à l’émancipation de jeunes hommes et femmes afin qu’ils deviennent des leaders dans le domaine de la santé, du droit, du journalisme, de l’éducation et de la politique», ont tâté le pouls des jeunes yéménites afin de pouvoir cerner les problèmes et apporter des solutions. «Un dialogue international quant aux mesures à prendre afin de contrer la montée d’Al- Qaeda est crucial. Des experts doivent s’asseoir autour d’une table pour évaluer les options», nous explique Donna Kennedy- Glans, directrice exécutive de Bridges. «Ces jeunes sont naturellement motivés et s’inquiètent du futur de leur pays. Ce sont eux qui hériteront de l’aboutissement de ces dialogues.»

Ainsi, Resonate! Yemen est conscient que le Yémen a besoin d’assistance internationale, mais le groupe exige que ce support provienne d’abord de pays musulmans dans le but d’éviter tout méfiance envers les bonnes intentions de l’Ouest, ce qui ne ferait qu’accroître le soutien à Al-Qaeda. Également, cette aide ne devrait pas être fournie sous forme militaire, car toute invasion canaliserait le recrutement d’Al- Qaeda afin de combattre une telle occupation étrangère. L’appui au Yémen devrait plutôt être technique et financier, même si Resonate! Yemen admet qu’une gestion plus transparente et moins corrompue du gouvernement yéménite serait bien entendu nécessaire. De plus, l’organisation croit que la résolution des conflits internes devrait être une priorité pour le gouvernement dans l’espoir qu’Al-Qaeda cesse de profiter de cette instabilité politique. Finalement, le groupe préconise le support d’ONG qui visent à sensibiliser et éduquer la population yéménite, tant dans les régions urbaines que rurales, dans l’intention de contrer la montée de l’extrémisme.

Reste encore à savoir si le pays profitera de l’opportunité qui lui est offerte. Madame Kennedy-Glans conclut que «le Yémen a réussi à surmonter de grands défis par le passé et, selon [elle], il sera capable de résoudre sa situation actuelle. Cependant, il doit être ouvert aux changements. Son peuple a besoin de stabilité et il ne peut pas être coupé du reste du monde. En ce moment, le Yémen est dans les bons derniers dans les palmarès –souvent en ce qui concerne la condition de la femme. Ce sera toute une lutte pour ne pas être entraîné dans le gouffre. Mais les Yéménites sont résistants et déterminés, ouverts; enfin ils savent s’adapter.»

www.resonateyemen.wordpress.com
www.canadabridges.com

 
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