Flagrant délit de tendresse
19 janvier 2010
ÉPISODE 13 Résumé de l’épisode précédent: Lui, le jeune Québécois pure laine, a pris pour la deuxième fois un cours de philo donné par Elle, la belle anglophone réservée. Pourtant, depuis qu’Il a vu Richard (l’ex) secourir sa beauté rousse d’une alerte à la bombe dans le Leacock, Il l’évite. Elle, de son côté, n’arrive pas à oublier le tonitruant «Fuck la bourgeoisie!» avec lequel il a expliqué à un journaliste la raison de la colère étudiante. Tandis qu’Elle rêve de Lui toutes les nuits, il a repris avec son ex, Nathalie. Bien que tout semble les séparer, ils ne peuvent s’oublier l’un l’autre.

Dans la chambre du demi sous-sol partagé avec Steeve, il faisait nuit. Seule la lueur orangée des lampadaires éclairait Nathalie et Lui. Ils étaient dans son lit jumeau, elle lui tournait le dos et, les yeux grands ouverts, semblait attendre quelque chose. Il commençait à s’endormir et ronflait par intermittence. Elle se retourna sur le dos, tira les couvertures et le fixa, attendant visiblement qu’il se réveille. Il ouvrit les yeux et vit qu’elle le regardait. Il grogna un peu, se souleva sur ses coudes.

-Ça va?

-Oui oui, ça va, j’m’endors pas.

Silence.

Il espéra un instant pouvoir se rendormir, mais elle reprit:

-C’tait bon le film hen?

-Mmmh… Mais tsé moi, la science-fiction avec des bonshommes bleus, j’suis pas sûr que c’est de l’art.

Elle le regarda, exaspérée.

-Mais on s’en fout! Le but, me semble que c’est d’avoir du fun, c’est quoi ton problème? C’est toi qui m’as fait écouter toooooutes les Star Wars, pis là t’es trop cool pour la science-fiction? Elle soupira.

-T’es plate en crisse depuis que l’école a recommencé, c’est quoi l’affaire?

-Rien.

-Comment ça rien? On aime jamais les mêmes affaires, y’a rien qui est assez bon pour toi, tu trouves toute plate, pas intéressant, pas de l’art, pas beau, pas assez recherché, pas assez rien! Jamais!

Elle planta ses yeux scintillants de colère dans les siens. Il tenta un demi-sourire, tout sauf convaincant.

-Tu me parles plus… tu me dis jamais que j’suis belle… Je me rappelle même pas de la dernière fois que tu m’as regardée dans les yeux.

Elle baissa la tête. Une larme roula sur sa joue, elle se redressa.

-C’est parce que tu me trouves grosse hein?

Il soupira.

-Ben non, c’est pas ça…

-Essaye pas, je l’ai ben vu que tu l’avais remarqué au jour de l’An! Je l’sais que j’ai pris vingt livres tsé. J’suis pas folle non plus! Mais je vais redevenir comme avant!

-T’as pas rapport, j’te dis que c’est pas ça! C’est pas toi, c’est moi…

-Ah maudit niaisage, t’es-tu capable de dire plus de trois mots de suite?

-Pis toi arrête de chialer pis laisse-moi parler.

Il prit une grande respiration et expira en soupirant.

-Tsé, ça a pas marché la grève. Steeve dit qu’on s’est fait avoir, mais moi je pense que, dans le fond, les étudiants voulaient pas assez fort, pis ça m’écoeure, pis j’ai eu des notes dégueulasses dans tous mes cours à cause de la grève, pis cette session-ci j’ai pris un cours de philo, pis… Pfff je sais pas, je sais pus…

-Chhhhut…. penses-y pus… Elle le prit dans ses bras, l’embrassa. Il lui rendit son baiser puis, très vite, ils étaient enlacés. Il était sur le dos. Elle avait les yeux fermés. Il n’avait jamais réalisé à quel point ce ventilateur était laid. Et cette tache d’humidité dans le coin du plafond. Elle, sa belle rousse, sa lionne, sa délicieuse Anglaise à la peau de lait, Elle, aurait trouvé ça glauque.

* * *

Richard lui versa un troisième verre de scotch vieux de plus de vingt ans. Elle enroulait une mèche de ses cheveux d’un roux très britannique autour de son doigt, alors qu’il semblait oublier sa présence, pris qu’il était dans leur discussion -ou son monologue plutôt- sur Sénèque.

-Quand je pense que tout le monde a lu et relu Montaigne… Pfff… Sénèque, lui, était un réel esprit, pas un chien savant!

– Mmoui, bien sûr.

Elle attrapait une bribe de temps en temps, approuvait à l’occasion, et il repartait pour un tour. Faites qu’il obtienne bientôt un poste, Seigneur, qu’il en parle à ses étudiants, de ses vieux philosophes moisis. L’Antiquité, faudrait s’en remettre un jour. Pourtant, songea-t-elle, j’aimerais tant avoir cette passion, ce feu sacré qu’il a… Il pourrait quand même parler d’autre chose, ou faire autre chose de temps à autre, des choses, disons, plus excitantes.

Même s’ils avaient fait l’amour quelques fois, Elle avait l’impression de n’en avoir jamais assez… Et ça ne se comparait définitivement pas à ce soir d’Halloween, avec son bel étudiant, dont l’évocation la faisait toujours soupirer, un sourire aux lèvres.

Mais son expression de félicité s’effaça au souvenir du regard froid de son bel Ovila. Lorsqu’Elle avait tenté de l’aborder, la semaine précédente, il l’avait gratifiée d’un regard dur, en lui lançant un «Where’s your boyfriend?» rempli autant d’orgueil blessé que de jalousie. Elle dut faire appel à des générations d’éducation anglosaxonne pour ne pas laisser paraître son trouble.

-Tu ne m’écoutes pas! Elle se ressaisit. Aussi bien faire avec ce qu’on a, conclut-elle avec philosophie.

-Non, tu as raison… C’est que je pense trop à hier soir, je n’arrive pas à me concentrer, minauda-telle en défaisant le premier bouton du gilet carotté de Richard. Richard rougit instantanément, se recula et bafouilla qu’il devait se retirer un instant.

Elle crut entendre la pilule bleue crever la pellicule d’aluminium du paquet, bien qu’il ait fermé la porte de la salle de bain. Si c’est ce qu’il lui faut, pourquoi pas, raisonna-t-elle. Si, en plus, ça peut m’empêcher de rêver à ce jeune arrogant. «Fuck la bourgeoisie», et c’est sensé être un argument? On voit tout de suite qu’il n’est pas un intellectuel… Tant pis pour lui!

 
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