Rêveurs du décloisonnement
30 novembre 2009
Nos facultés, dans leur enseignement et financement, sont-elles trop isolées les unes des autres? Entretien avec Daniel Weinstock, philosophe et éthicien.

Toute la gamme de problèmes avec lesquels la société québécoise se doit de jongler ne peut être exclusivement pensée à l’intérieur d’une seule discipline universitaire. Pour arriver à la meilleure décision possible, il faudra réunir ingénieurs, citoyens, anthropologues, comptables et écologistes autour d’une table de délibération. À toute problématique complexe, aucune solution simple.

Si chacun s’en tient aux outils et limites de son cadre professionnel, une solution consensuelle ne sera pas forcément facile à trouver. Il s’agit plutôt pour les uns de comprendre la vision du monde des autres, d’entrevoir leurs perspectives et réflexions, et de pouvoir intégrer la discipline de chacun à l’intérieur de la discussion. Sans quoi les délibérations pourraient rester de magistraux dialogues de sourds…

L’Université, de par sa mission institutionnelle et historique, ne devrait-elle pas garantir à ses diplômés un minimum de culture générale, condition sine qua non à la résolution de ces problématiques sociétales? Même si l’université menace de se transformer en grande école technique compartimentée, on peut se permettre de rêver une autre université.

Des études trop pointues

«Peut-être est-ce aberrant pour les baccalauréats d’exiger de ses étudiants qu’ils accumulent soixante-douze crédits dans une même discipline», lance Daniel Weinstock, directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal et professeur titulaire au département de philosophie. «On outillerait nos étudiants bien mieux, en fait, si on leur faisait faire un peu moins de crédits à l’intérieur d’une même discipline.»

Notre société ne serait-elle pas bien mieux servie si nos futurs statisticiens, neurologistes et autres spécialistes avaient la chance de suivre des cours d’éthique, par exemple?

N’est-ce pas aussi regrettable que les facultés de droit et de médecine n’exigent pas de leurs étudiants qu’ils aient reçu un autre diplôme, à visée éducationnelle plus générale au préalable?

La réalité institutionnelle des étudiants à la Maîtrise et au Doctorat est un peu la même; la compartimentation des disciplines universitaire est chose rigide. En sa qualité de directeur du Centre de recherche en éthique de l’UdeM, le professeur Weinstock explique qu’on en fait voir de toutes les couleurs à ces étudiants qui souhaiteraient opter pour la multidisciplinarité.

De l’inertie

Se dresse d’abord sur leur chemin ce que Weinstock qualifie de «résistances intellectuelles». Ces résistances émanent notamment de la part de certains professeurs qui sont identifiés par Allan Bloom dans son Essai sur le déclin de la culture générale comme «des spécialistes, que ne préoccupent que leur propre domaine, qui ne s’intéressent qu’au progrès de ce domaine, et ce, dans des conditions qui leur sont propres». S’ils ne veulent ni se marcher sur les pieds, ni faire éclater des rancunes dont les origines oscillent entre jalousie et amour de leur discipline, ils se doivent néanmoins de convaincre l’opinion publique, les médias, les contribuables et autres bailleurs de fond que leur domaine est roi parmi tout ceux auxquels l’université fait place. «Les programmes entrent en concurrence, et en contradiction les uns avec les autres», note M. Weinstock.

Le problème est d’autant mieux enraciné que la rémunération des professeurs aux études supérieures se chiffre en fonction du nombre d’étudiants qu’ils recrutent. En conséquence, chacune des thèses transdisciplinaires potentielles pose le (étonnamment majeur) problème de la comptabilité. S’il est possible de financer son centre de recherche qui rassemble des intellectuels de différentes disciplines, le professeur admet qu’il rencontrera plus de résistances bureaucratiques s’il voulait décerner des diplômes multidisciplinaires. Et ce, essentiellement parce qu’on ne saurait à quel département attribuer le recrutement du doctorant, entre les mains de quel professeur remettre la supervision de l’étudiant, et quel salaire attribuer Bref, «nos institutions universitaires sont devenues excessivement lourdes, avec des incitatifs pervers qui, bureaucratiquement, font en sorte qu’on ait du mal à les contourner. Il devient ainsi de plus en plus complexe de se doter des outils intellectuels nécessaires pour faire face aux problématiques de façon adéquate.»

Des palliatifs

Pour ceux qui considèrent qu’il est dommage qu’il faille renoncer à la culture générale et se tourner vers une spécialité qui comporte au moins un programme obligatoire et une perceptive de carrière, il existe tout de même quelques solutions, partielles à tout le moins. Il existe d’abord à l’Université Harvard, un ensemble de cours généraux (core) à l’intérieur duquel l’étudiant inscrit à n’importe quel baccalauréat se doit de pêcher le tiers de ses crédits. L’histoire, la philosophie et la science font partie des disciplines que le bachelier n’aura d’autre choix que d’avoir effleuré à un moment ou un autre pendant son bac. Il existe également des centres de recherches pluridisciplinaires, comme celui que préside Weinstock, qui ajoute à l’institution universitaire un caractère évolutif. Il devient alors possible d’articuler et de désarticuler des sujets de séminaire, à la convenance des chercheurs, invités et post-doctorants, pour contrebalancer la tendance à la surspécialisation absurde, celle qui déshumanise l’universitaire et le confine à sa tour d’ivoire.

Et de l’espoir

Quoiqu’il s’explique historiquement –les pères des sciences sociales ont écrit les grandes lignes de leurs disciplines respectives– le cantonnement à une seule discipline est «une idée relativement nouvelle», rappelle le professeur. Et ce n’est pas pour autant une raison pour s’y confiner. «J’espère qu’on va se rendre compte qu’il y a une limite à instrumentaliser le savoir, c’est-à-dire à exiger des tâches trop précises, d’une perceptive trop étroite, de nos étudiants et chercheurs.» Tout le monde gagne à ce que soient forgés des esprits plutôt que des techniciens, d’autant plus qu’il y a un risque énorme à «vouloir transformer les universités en de grandes écoles techniques». Tous les problèmes un tant soit peu complexes doivent être considérés par des intelligences larges, multidimensionnelles.

Tout cela nécessitera assurément beaucoup de développement et de temps avant de prendre corps. On a besoin de rêveurs pour faire avancer la cause. Dommage qu’«ils fassent peur aux conseils d’administration».

 
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