Le séparatisme gronde en Alberta
17 mars 2009
Bruce Hutton, chef du Separation Party of Alberta, compte sur l’élection de Michael Ignatieff pour fouetter ses troupes.

«J’ai déjà été un fier Canadien, mais je suis maintenant un séparatiste pur laine», tonne Bruce Hutton, leader du Separation Party of Alberta, empruntant naïvement une expression qui a fait couler son fleuve d’encre au Québec. Dans une fédération, à chaque province suffit son ressentiment, paraît-il. L’Alberta, elle, a son propre Meech: la Nouvelle politique énergétique de Trudeau (NPE), qui, dans les années quatre-vingt, voulait forcer l’Alberta à vendre son pétrole en deçà du prix du marché, afin de contrer les effets néfastes de la flambée des prix sur l’économie canadienne. «Pour moi, ç’a été le point de départ», explique M. Hutton, qui ajoute que plusieurs de ses amis ont perdu leur entreprise, ou, pire, se sont carrément suicidés. C’est que comme plusieurs Albertains, il n’hésite pas à attribuer à la NPE la récession qui a frappé la province à l’époque de Trudeau: «C’est un exemple parfait de l’attitude du “power block” du Canada central», estime-t-il.

Séparatiste, il l’est avant tout pour des motifs économiques et sociaux. «Que l’on ne se trompe pas: je suis conservateur, comme la plupart des séparatistes albertains», tient-il à préciser. Il déplore bien entendu les milliards de dollars — vingt, selon ses dires — qui s’envolent chaque année de l’Alberta pour garnir les coffres de la péréquation fédérale, afin de financer des mesures «socialistes». «Jack Layton est un perdant, et il n’y a pas de rédemption dans le socialisme», lance-t-il. «Nous, on a une éthique de travail chrétienne. Quand ça va mal, on se retrousse les manches. On n’attend pas de cadeaux d’Ottawa.» Ancien policier de la GRC, il dénonce la réticence de la gauche envers la réforme de la loi sur les jeunes contrevenants: «C’est quoi cette histoire? Plus personne n’est responsable de quoi que ce soit!», s’exclame-t-il. Il en a aussi contre Kyoto, et soutient que le protocole vise à «redistribuer la richesse», plutôt qu’à vraiment réduire la pollution. «Que l’on puisse acheter de quelqu’un d’autre le droit de polluer, ça n’a pas de sens», dit-il. Il souhaiterait plutôt que chacun, individuellement, ait à réduire ses propres émissions de pollution. Et d’ajouter: «Que les fautifs soient tenus criminellement responsables!»

Sortir d’Ottawa, sans qu’Ottawa sorte de soi

Malgré le semblant de proximité idéologique, il ne mâche pas plus ses mots pour la formation de Stephen Harper. «Les politiciens fédéraux sont des escrocs. Les gens que je connais qui sont allés à Ottawa, ils sont revenus changés». Il s’indigne du faux-semblant de démocratie qui règne là-bas: «Il n’y a pas de démocratie, juste des petits dictateurs qui imposent la ligne de parti aux députés». Sa liste de doléances s’allonge: il préférerait que le vote à la Chambre des communes soit libre, et peut-être même confidentiel. Il faudrait un sénat élu, et des juges responsables devant les électeurs. Et si tout cela se produisait, serait-il encore séparatiste? «Je ne suis pas un idéologue qui attend que quelque chose qui ne s’est jamais produit arrive. Je ne suis pas optimiste». Lorsqu’on lui rappelle que Michael Ignatieff, depuis son accession à la chefferie libérale, a ouvertement tendu la main à l’Alberta, il rétorque: «Comment peut-on savoir qu’il ment? Ses lèvres bougent».

Culture et gentleman farmer

M. Hutton admet qu’il n’y a pas de raison culturelle à ce que l’Alberta se sépare. «On est surtout anglais, ce qui veut dire qu’on a pas vraiment de culture», confie-t-il, dans un fulgurant moment d’introspection, avant d’exprimer son admiration pour la culture québécoise. Il s’enthousiasme à l’idée d’un Loco Locass albertain: «C’est une excellente idée! Je devrais en parler à Nickelback, je les connais.»

Une majorité claire comme de l’eau de Rocheuses

Le parti de M. Hutton ne compte qu’un maigre effectif de 400 adhérents. Il se montre malgré tout optimiste, tablant sur un retour des politiques libérales «classiques». Rien que dans la semaine qui a suivi la tentative de la coalition de renverser Stephen Harper, en décembre 2008, il a obtenu une centaine de nouveaux adhérents. Il mentionne que le téléphone «ne dérougissait pas».

S’il y a donc espoir à l’horizon, que serait une question claire? Il tranche: «Ma question serait claire. Êtes-vous d’accord pour que l’Alberta quitte la confédération canadienne et forme son propre pays?» Et la majorité? «50 p. cent plus un», lance-t-il sans hésiter. Il admet qu’une telle majorité ne serait probablement pas acceptable aux yeux des tenants du fédéralisme. Mais cela importe peu: «Si les choses allaient si mal qu’une majorité désirait la séparation, ce serait comme une boule de neige que personne ne peut arrêter». Il conclut en disant «qu’il n’est pas le Bloc québécois», «qu’il n’est pas séparatiste pour soutirer des privilèges au gouvernement fédéral. On ne joue pas au jeu de la carotte et du bâton».

Boule de neige, donc, mais pas de bonhomme. Ni de nez.

 
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