Délire identitaire
27 janvier 2009

Il y a de ces mots que l’on vide de leur force vitale dès qu’il faut les prononcer, dont on épuise le sens dès qu’ils deviennent sujets à circonvolutions interprétatives. Parmi eux, on compte assurément culture. Quand on parle de culture, le concept s’évanouit: plutôt que de se vivre instinctivement, dans l’enivrement d’une danse rituelle où dans l’évidence divine d’une morale tragique, elle devient enfourchée par des chevaliers professionnels, à l’armure lustrée du parler radio-canadien. Il faut la défendre: déjà, elle est fuyante.

Il en va de même pour l’identité. On cherche à définir ce qui avant tout s’établit. «L’existence précède l’essence»  —tous savent ânonner la formule, sans plus la comprendre que E=MC2. On s’enferre ainsi, de facto, dans une série de non-sens, qui retentit du plus profond de l’organisme jusqu’aux cordes vocales, en une complainte de bête de somme. Le problème est faux, de sa genèse à son expression. Et que fait-on depuis le 11 septembre 2001? On s’interroge sur notre «identité», face à celle du «monde musulman», ou qui d’autre encore. Il fut quelques mois pendant lequels nul ne pouvait passer sur le plateau de Tout le monde en parle sans se faire demander ce qu’il pensait des «accommodements raisonnables». J’attends toujours avec impatience que quelqu’un m’explique en quoi consiste la «crise identitaire» que traversent les Québécois. Le mot à la mode est «perte des repères» – surtout lorsqu’on fait référence au déclin de la religiosité. Mais véritablement perdre ses repères, n’est-ce pas avant tout avoir oublié jusqu’à leur existence même? Et le consensus écrasant au sujet de certaines valeurs – par exemple celles exprimées dans la Charte des droits et libertés de la personne, ne manifeste-t-il pas, d’une manière certes renouvelée, l’omniprésence de l’instinct religieux comme lubrifiant social?

Disons plutôt franchement: le libéralisme économique ambiant aime bien que l’on parle d’identité, de terrorisme et d’immigrantes voilées, pendant que l’on s’occupe du reste: Patriot Act, privatisation des soins de santé, poursuites-baîllons et méga-porcheries. L’embourbement dans des termes mal définis est le meilleur ami de la racaille néolibérale. Une femme portant la burqa aurait-elle le droit de voter ? Cette question d’intérêt capital pour l’avenir de la civilisation a défrayé les manchettes pendant une semaine, et pourtant le Directeur général des élections l’assurait: la situation ne s’est jamais présentée. Une communauté juive conservatrice ne souhaite pas voir de femmes en tenue légère à travers les fenêtres d’un gymnase donnant sur la rue? Scandale, d’Hérouxville à Québec. Et pourtant, la communauté juive offrait de payer pour teindre les fenêtres et les membres du club ont été consultés et ont accepté d’accéder à leur requête.

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Jean-François Lisée, dans un ouvrage récent, s’interrogeait sur la nature du «nous» collectif québécois. Je comprends qu’il faille pondre de la pensée Renaud-Bray de temps à autre, mais pourquoi n’aurait-il pas tenté la satire avec une réponse toute simple: l’indépendance s’en chargerait? M. Lisée, pourtant souverainiste, préfère peut-être jouer le jeu de la philosophie politique classique, validée par les docteurs patentés des Nations Unies: on définit ce qu’est un peuple ou une nation, puis on établit sagement si le droit à l’auto-détermination s’y applique. M. Lisée se trouve contraint – peut-être malgré lui – à jouer le même jeu que les premiers penseurs du contrat social, qui à cause du climat monarchique de l’époque, devaient insister sur l’unicité du corps civil. Que ce soit par crainte de détonner par rapport au sentiment général de la philosophie de l’époque, ou par manque de perspective historique, je laisse à d’autres le soin d’en décider.

Laissons plutôt la marmite bouillir et les épices macérer avant de figer la recette. Le vomi du soir sera l’espoir, celui du matin le chagrin. – Et pendant que le Québec a le cœur retourné, les oiseaux annoncent bientôt le lever du soleil. Quelques-uns n’ont pas oublié la caisse de Labatt désalcoolisée pour nos amis musulmans. Quel mérite à offrir ce qu’on ne veut pas pour soi?

 
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