Obaman ou la force des mots
13 janvier 2009
La popularité médiatique du nouveau président américain est-elle une bonne ou une mauvaise chose pour son mandat?

Le 31 décembre 2008, vers 22h, le poste de télévision Fox News, qui avait permis aux téléspectateurs d’envoyer leurs vœux pour la nouvelle année via messagerie texte, laisse passer un message qui fera l’objet d’une discussion polémique à propos de l’image du président Barack Obama, élu en novembre.

Au bas de l’écran défilait la phrase suivante: «HAPPY NEW YEAR AND LET’S HOPE THE MAGIC NEGRO DOES A GOOD JOB. LOVE JEN AND JOHN C» [Bonne année et espérons que le nègre magique fasse du bon travail. Amour]. Entre ceux qui en ont été scandalisés et ceux qui en ont ri, la question demeure: est-ce que ce genre d’événements alimente ou réduit la curiosité provoquée par le président Obama? Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un président américain fait l’objet de remous médiatiques, mais quels en sont les effets et les conséquences? Se peut-il que cette exposition médiatique soit avantageuse à Barack Obama? Jusqu’à quel point les médias manipulent-ils les mots et quels sont les vrais propos du président? Avant de conclure trop rapidement, il est pertinent de se rappeler la sortie de l’ombre de Barack Obama, et peut-être le début de l’«obamania».

Les sources de sa popularité

Les contrecoups de la victoire électorale d’Obama du 4 novembre dernier sont d’abord politiques, quoique leur portée dépasse largement le sens strict du terme. Cette agitation ponctuelle peut d’abord s’expliquer par le curriculum du nouveau président-élu. «Mon histoire n’aurait été possible dans aucun autre pays du monde», soutenait-il au printemps 2008 à Philadelphie. Son itinéraire personnel a en effet souvent été mis en parallèle avec celui de son propre pays. Il a étudié dans la plus grande université américaine, vécu dans un des pays les plus pauvres du monde, en l’occurrence l’Indonésie, et épousé une femme qui a à la fois du sang d’esclaves et de propriétaires d’esclaves.

Par ailleurs, le personnage évoque assurément le pionnier américain actif, mobile et ambitieux; un véritable self-made man, notion corollaire à celle du rêve américain. Après tout, «dans une Amérique généreuse, il n’est nul besoin d’être riche pour accomplir son plein potentiel», défendait-il lors de la Convention démocrate dans l’État du Massachusetts à l’été 2004. Ce métissage culturel relevé par les grands thèmes de le l’éternel rêve américain a été un atout et un outil politique essentiel, qui lui a permis de rejoindre un plus vaste électorat que ces prédécesseurs.

Genèse et idéaux

Si l’on peut expliquer le personnage par son histoire, on peut aussi le faire par les combats qu’il a entrepris de mener. Il a étudié la science politique et les relations internationales avant d’être diplômé de la Faculté de droit de l’Université Harvard. Il a aussi travaillé en tant qu’animateur social, puis occupé un poste au sein d’un cabinet de défense des droits civiques.

Ses récentes publications justifient à leur tour l’engouement médiatique qui entoure M. Obama. L’Audace d’espérer, son plus récent livre, redore l’image de l’Amérique en défendant les idéaux américains d’origine, dépoussiérés puis revendus dans sa campagne, dont ceux d’une nation ouverte, égalitaire et multiethnique. Il semble d’ailleurs que la tentative d’Obama d’atteindre le plus grand nombre de gens possible par sa publication l’ait également projeté à l’avant-plan de la scène populaire. Il a un ton qui plaît, une image séduisante et des plans de grande envergure, sans aucun doute, mais également divertissantes ou rafraîchissantes. Son livre envisage ce à quoi ressemblera l’«après-Bush», sans pourtant garantir que cet élan visionnaire puisse, au-delà du simple désir, avoir une portée politique véritable. Pour certains, il ne sera qu’une invitation autour d’un banquet alléchant à saveur de campagne électorale.

Une campagne électorale différente des idéaux

Barack Obama, contrairement à ce qu’il s’était engagé à faire, a renoncé aux 84 millions de dollars offerts par les coffres publics, qui l’auraient contraint à ne pas avoir recours au financement privé. Il a récolté ainsi plus de 600 millions de dollars, soit quatre fois plus que son opposant républicain John McCain. Si l’on se réfère à une étude menée par Le Nouvel Observateur, cet avantage financier électoral a porté fruit, puisque les émissions nationales de soirée, entre les mois de septembre et novembre, offraient une image positive de Barack Obama dans 65 p. cent des cas, contre 31 p. cent pour John McCain. En plus d’un budget record et d’une omniprésence médiatique télévisuelle qui corroborait l’image reluisante du désormais président-élu, Obama disposait d’une équipe électorale habile qui n’a, en près de deux ans de campagne, pas commis d’erreurs monumentales médiatisées.

Sa victoire présidentielle

Les réactions nationales et internationales à son élection le 4 novembre dernier sont généralement optimistes. Le Washington Post met l’accent sur les «progrès» dans les rapports entre les différentes communautés raciales et ethnique qu’incarne l’élection probante de Barack Obama. Le Wall Street Journal estime que la présidence d’un Afro-Américain à la Maison Blanche représente un hommage à l’esprit d’entreprise américain. À une opinion nationale plutôt enthousiaste, s’ajoutent la volonté de la Grande-Bretagne d’opérer une collaboration plus étroite, un président français ravi, un Mexique allègre quoique perplexe et une Russie «de glace», selon l’Agence France-Presse. Tous ces grands titres mettent bien l’accent sur l’importance du nouveau président, mais cet espoir est-il justifié, ou cette grandeur d’Obama précède-t-elle  trop toute action concrète?

Pour revenir au message diffusé sur Fox News, plusieurs éléments doivent être soulevés. D’une part, il est tout à fait légitime de voir dans ce message un propos raciste à l’endroit du président. Toutefois, d’autre part, magic negro est un surnom qui existait bien avant que Barack Obama ne fasse la une des journaux.

En effet, le terme «magical negro» (aussi «mystical negro» ou «magic negro») évoque dans toute fiction un personnage secondaire, et possédant souvent un handicap interne ou externe, mais doté d’un pouvoir ou d’une vision hors du commun, similaire aux philosophes des Lumières. Ce personnage sert d’instrument à l’intrigue dans la mesure où il vient toujours en aide à un personnage «blanc». Le magic negro se voit fréquemment attribuer les qualités de patience et de sagesse, mais vient aussi parfois avec les stéréotypes «noirs» de criminalité et de paresse.

Plusieurs individus ont déjà été associés à cette image, soit Lamont (joué par Guy Torry) dans le film American History X ou Eddie «Scrap Iron» Dupris (joué par Morgan Freeman) dans Million Dollar Baby. Toutefois, ce n’est que récemment que l’usage de ce surnom est devenu non fictif, avec Barack Obama. Le 19 mars 2007, dans un article du Los Angeles Times, le journaliste David Ehrenstein a parlé du futur président américain en usant de ce terme. Pourtant, ce n’est que plus tard qu’une chanson parodique inspirée de cet article est passée sur les ondes radiophoniques de Rush Limbaugh. La chanson, intitulée «Barack the Magic Negro», jouée sur le rythme de «Puff, the Magic Dragon», remettait en question l’intégrité du président-élu en mettant l’accent sur une fausse affiliation avec la communauté afro-américaine.

Cette image du magic negro est commune en fiction, où celui-ci est souvent vu comme une exception, permettant aux Américains de race blanche d’apprécier les personnes de race noire en tant qu’individus et non en tant que culture. Barack Obama parle pourtant d’une nation américaine sans couleur: «Il n’y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche et une Amérique latine et une Amérique asiatique — il y a les États-Unis d’Amérique», avait-t-il clamé. N’est-il pas alors possible de dire que les médias renforcent cette figure du magic negro qu’ils associent avec le président américain?

Voulant de surcroît rendre hommage à l’intérêt qu’a porté Barack Obama depuis son enfance aux bandes dessinées Marvel, ceux-ci prévoient un numéro spécial de Spider-Man avec le président-élu. Bien qu’Obama ne soit pas le premier à paraître dans une bande-dessinée (Richard Nixon avait eu le même privilège, quoiqu’il était plutôt dépeint péjorativement), cela ne semble qu’ajouter à l’envergure médiatique et à la popularité existante de l’homme. Lorsque la politique se mêle de si près à la culture populaire, où est la réalité et où est la fiction?

 
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