Pleurs et hurlements
4 novembre 2008
Pour fêter les quarante ans du Théâtre d’Aujourd’hui, René Richard Cyr met en scène Bob, un défi de taille qu’il relève avec brio.

Quatre heures, avec entracte. C’est ce à quoi l’on doit se préparer en allant voir Bob au Théâtre d’Aujourd’hui. Si la durée de la pièce peut en rebuter certains, ceux qui seront assez téméraires pour prendre place dans la salle de la rue Saint-Denis risquent fort de trouver que le jeu en valait la chandelle. S’il est vrai que la pièce est exceptionnellement longue, son rythme nous le fait oublier, et c’est avec étonnement que l’on se dit, au terme de la représentation: «C’est déjà fini?».

Bob, c’est avant tout deux personnages: le Bob du titre, bien sûr, mais aussi Andy. Tous deux employés au sein d’une compagnie de messagerie à vélo, ils se rencontrent par une journée chaude d’été, alors qu’ils entrent en collision l’un avec l’autre. Immédiatement, un malaise s’installe entre les deux personnages. «C’est le coup de foudre ça, mon homme!», lance Bob, à peine remis de sa chute. Le spectateur découvre rapidement que les personnages ont tous les deux bien du mal à se défaire de leur peur d’exister. Il se développe alors entre eux une relation complexe, teintée de peur et de souffrance, mais marquée par la profonde certitude qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Andy arrive dans la vie de Bob «comme une bombe qui fait tout remonter à la surface», le forçant à confronter le fantôme d’Agnès, son ancienne amante. Andy, qui a l’habitude de fuir, tente enfin de retrouver la beauté de la vie. Ils essaient de se comprendre eux-mêmes, ils essaient de comprendre l’autre, mais surtout, ils essaient de se comprendre eux-mêmes à travers les yeux de l’autre. Se succèdent donc, dans ce magnétique chassé-croisé, grands moments de désespoir et sourires en coin, pour donner, au final, quelque chose d’absolument unique.

Le texte de René-Daniel Dubois est, à bien des égards, remarquable. La première partie est réglée au quart de tour et l’écriture, incroyablement bien rythmée, y tombe toujours pile. Dans la seconde moitié, plus littéraire, le spectateur voit la pièce ralentir, avant d’être entraîné vers la grande finale. Et il s’agit bien d’être entraîné, voire emporté: l’histoire s’articule autour de grands élans qui happent le spectateur et lui font voir toute la vulnérabilité des personnages.

La mise en scène de René-Richard Cyr, quant à elle, ose sortir des sentiers battus et se veut à la fois éclatée et simple. Un chœur composé de dix acteurs accompagne sur scène les protagonistes. Plus qu’un chœur, il fait vivre les didascalies, assure la narration, et effectue des manipulations de décor et d’accessoires. Venant renforcer le rythme fulgurant de la première partie, il s’efface durant la seconde, et c’est bien dommage. En effet, durant la deuxième moitié de la représentation, alors que le personnage d’Agnès apparaît enfin à travers les souvenirs de Bob, la pièce perd de son dynamisme. Pas assez, toutefois, pour qu’au terme de la pièce, le spectateur ne soit pas transporté.

L’interprétation de Benoît McGinnis est, comme toujours, sans faille. D’une justesse incroyable, le jeune acteur incarne le personnage d’Andy, le possède et nous le transmet avec une énergie hors du commun. On croit à chacune de ses répliques et on vit avec lui la grande tristesse d’Andy. Étienne Pilon, moins connu que son partenaire de scène, n’en est pas moins talentueux, et incarne un Bob tourmenté et possédé par le «vertige d’être dans le monde». Michelle Rossignol, finalement, incarne une Agnès théâtrale, qui rappelle parfois les prophétesses grecques. Trois acteurs de talents qui maîtrisent parfaitement des personnages pourtant complexes.

Bob est une pièce chargée, habitée de la souffrance de deux êtres qui se font violence pour arriver, enfin, à vivre. Une œuvre sur l’humanité, la peur, la folie.…On en sort bouleversé, remué, et avec l’impression d’avoir assisté à quelque chose de grand.

 
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