Ballerines
8 avril 2008

La rue n’est plus frigide. Le jour est arrivé où Montréal, timide, daigne enfin découvrir la couleur de ses trottoirs. Les Montréalais peuvent, voyeurs, admirer l’échancrure audacieuse des rues et des ruelles du Plateau et d’ailleurs. La ville se déshabille et s’allège du surplus de poids qui l’a accablée pendant trois mois.

Je ressors mes ballerines. Ces ballerines dont l’inconfort m’a tant manqué et qui me promènent à travers les quartiers; les quartiers se pomponnent, galopent à l’heure d’été et se mettent à la mode. Rue Prince-Arthur, un café, d’ordinaire peu clinquant, ressort un lot modeste de chaises en plastique. Foule. Babillages. Les chaussures légères des femmes les plus hardies résonnent d’un bruit sec sur l’asphalte (encore neuf) du boulevard Saint-Laurent. La ville, désengourdie, s’étire et se rhabille. Le marteau-piqueur pique, et frappe de plus belle les chaussées inondées d’un soleil cru.

Matin. Des hommes en bleu s’affairent. Casques, bruits, panneaux, tournez, action! Avenue des Pins, le Théâtre de Quat’Sous n’est plus qu’un îlot de travaux. Qui sait ce qu’à l’automne il sera devenu. Saint-Urbain, les piétons traînent le pas. Les autos accélèrent. Les roues ne patinent plus. Les moteurs s’impatientent à la lumière orange. Le temps est élastique. La ville s’est levée tôt et se couchera tard. Tout comme cet étudiant qui, du haut d’une tour coulée en béton brut, contemple le bal des gens entre des étendues de neige où l’on distingue… de l’herbe!

Midi. Un employé muni de son dîner s’assied sur un rebord, boulevard de Maisonneuve. Il parle du beau temps à une belle collègue. Étourdi, il contemple une tour à bureau; le sien est au douzième étage. L’hiver lui a tant fait presser le pas, tant fait baisser la tête, qu’il n’avait plus levé les yeux sur ce lieu familier. Avenue du Parc, un indécis s’attarde devant un étalage de fruits. Rien ne presse. Rue de Bullion, un bonhomme en caleçon déblaie une entrée sale. Rue Sainte-Catherine, trop de monde, passons. Côte-des-Neiges, le cordonnier de la rue Swail salue une dame blonde. Terrasses, journaux, on parle du soleil.

Nocturne. Avenue du Mont-Royal, trois fumeurs se tiennent à la sortie d’un bar. On bouscule. Ils bloquent le passage. Rue de l’Esplanade, devant sa porte qui annonce «chien méchant», un vieil homme en béret prend l’air du soir en fumant une pipe. Tout est dit. L’hiver a déposé son bilan. Bientôt nos échéances elles aussi prendront fin.

Le mot d’ordre final de ce propos brouillon est de garder l’œil vif, de marcher au soleil, de décortiquer l’espace. Le Délit restera sur les présentoirs jusqu’en septembre, discret participant du paysage urbain. Feuilletez-le, laissez-le traîner pour qu’un passant s’en empare et l’abandonne à son tour sur un banc, sous un siège… peu m’importe. Car mes ballerines, elles, vont tinter et craquer sur les pavés cuisants. Les bruits urbains, jadis étouffés par l’habit hivernal, ressurgiront, distincts. Montréal.

 
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