Hommage à la beauté
18 mars 2008
L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery, possède toutes les qualités d’une grande oeuvre littéraire.

En ces temps d’autofictions qui débouchent plus souvent qu’autrement sur l’étalage d’une vie insipide et l’absence désolante de démarche artistique, il fait bon lire un roman s’assumant comme tel et qui, s’il relate une existence apparemment sans intérêt, parvient néanmoins à captiver son lectorat. Et un lectorat des plus diversifiés puisque le deuxième roman de Muriel Barbery -signe caractéristique des grandes œuvres- possède assez de couches de signification pour que chacun y trouve son bonheur.

Au premier plan, L’élégance du hérisson (Gallimard, 2006) raconte en parallèle l’histoire de Renée, concierge dans un immeuble bourgeois de Paris, et de Paloma, jeune fille habitant ledit immeuble. La première s’applique, malgré une vaste culture et une intelligence vive, à confirmer les préjugés entretenus contre les gens de sa «condition» par les riches résidents du 7 rue de Grenelle; la seconde, bien qu’ayant matériellement tout pour être heureuse, planifie  se suicider le jour de ses 13 ans. Les deux femmes, confinées au silence, trouvent un exutoire dans l’écriture d’un journal.

Au deuxième plan —et c’est là qu’il devient plus qu’un agréable, mais banal divertissement—, L’élégance du hérisson se veut une large réflexion sur le sens de la vie et la place qu’y occupent l’art et la beauté. Comment faut-il les aborder? L’art suffit-il à remplir une vie? Qu’est-ce que la beauté? Le ton toujours juste, le style fluide, mais sans concession —la langue est exploitée finement dans toutes ses particularités—, Muriel Barbery s’attaque aux idées reçues et va à l’essentiel: l’art doit être senti et vécu, non jaugé.

Reflétant cette prise de position implicite, la forme du roman supporte admirablement son propos. La brièveté des chapitres suggère un rythme de lecture rapide qui avive notre curiosité et procure un réel plaisir. À l’instar du plus efficace des récits d’aventure, on veut savoir «ce qui va arriver». Pourtant, Muriel Barbery ne sacrifie jamais la réflexion au plaisir. Très habilement, elle parvient à combiner les deux. Ainsi, les chapitres, de par le nombre élevé de pauses qu’ils offrent, sont-ils tantôt outils de suspense, tantôt invitations à la méditation.

Et les sujets de méditation ne manquent pas dans L’élégance du hérisson. L’auteur, loin de prendre son lecteur de haut -comme le feraient les riches bourgeois face à la concierge qu’est Renée ou à l’enfant qu’est Paloma- lui soumet plutôt une multitude de questions faisant appel à son jugement. Elle propose par l’entremise de ses personnages une vision personnelle de la connaissance et du savoir, le tout livré sans prétention, avec une bonne dose d’humour, d’ironie et de pragmatisme. Avec une simplicité rafraîchissante, elle déboulonne les mythes de la prétendue supériorité sociale ou intellectuelle et montre que la vraie richesse provient des relations et des sentiments. Évitant l’écueil du cliché -la fin, qui semblait s’y diriger, est à cet égard fort réussie-, elle parvient à créer avec le lecteur un espace de repères communs qui se maintient tout au long du roman.

Seul point négatif: les personnages manquent de nuances et flirtent parfois dangereusement avec la caricature. On pardonne cependant rapidement ce petit défaut devant le plaisir procuré par la lecture, d’autant plus que le roman, comme l’art, peut se permettre ce genre de latitude, «car l’Art, c’est la vie, mais sur un autre rythme».

 
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