La langue de chez nous
5 février 2008

Êtes-vous souverainiste? Si vous mettez les pieds dans une province canadienne anglophone, vous aurez à coup sûr droit à la question. Vous venez du Québec, donc vous faites fort probablement partie de «cette race-là». Au Canada, la distance qui sépare les solitudes francophone et anglophone est parfois si grande qu’elle résulte en une incompréhension totale de leurs préoccupations respectives.

Outre les perceptions stéréotypées du type les «anglos» ne savent pas boire ou les «francos» ne sont pas très travaillants, c’est surtout au niveau des enjeux politiques que les problèmes d’interprétation se font ressentir. Ainsi, les francophones du Québec «suceraient le sang» des autres provinces par leurs demandes abusives au fédéral et l’Alberta se retrouverait ainsi à payer pour la Belle Province. Aux yeux d’une majorité de Québécois, les habitants du reste du Canada –perçus comme fort peu différents «des maudits Américains», soit dit en passant- chercheraient à écraser le Québec. Reconnaissons seulement que la situation des deux solitudes pourrait être l’objet d’une réflexion plus poussée.

J’étais très enthousiasmée par la chronique d’Alexandre de Lorimier, publiée depuis l’automne dans le McGill Daily, qui se propose d’exposer à la communauté mcgilloise anglophone les enjeux francophones au Québec. Seizing Solitude, «saisir la solitude», serait l’occasion idéale de présenter de façon nuancée les ressorts complexes de la pensée québécoise en matière de langue et de culture.

Malheureusement, M. de Lorimier -et en particulier dans sa chronique de la semaine dernière intitulée Une curieuse mémoire du français– tient un discours stéréotypé et dépassé sur la situation de la langue au Québec.

Attention, les «anglos» arrivent!

À lire les propos du chroniqueur, un «tsunami anglophone» menacerait Montréal. Son expression tient vraiment de la démesure. D’abord, la proportion d’Anglo-Québécois dans la province serait passée de 14,7% au début des années 1960 à moins de 10% aujourd’hui. L’émigration des jeunes anglophones vers d’autres grandes villes canadiennes comme Toronto ou Vancouver est d’ailleurs un enjeu très sérieux pour le Québec. Parler d’un raz-de-marée me semble donc exagéré et davantage causé par l’appartenance à la bulle mcgilloise. En effet, se retrouver en minorité linguistique sur le campus peut altérer considérablement notre perception de la situation du français dans la métropole.

La situation chez les immigrants n’est pas alarmante non plus. Dans le dernier recensement de Statistique Canada –auquel M. de Lorimier fait référence–, on notait une faible diminution du nombre de francophones (ceux dont la langue maternelle est le français) et du nombre d’anglophones au pays. Cette baisse serait due à une proportion grandissante d’allophones, soit ceux qui ne parlent aucune des deux langues officielles canadiennes à la maison. Mais, contrairement à ce que le chroniqueur avance, cela n’indique en rien une perte de vitesse du français dans la sphère publique au Québec. Les gens ont le droit de parler la langue de leur choix à la maison; ce qui importe, c’est celle qu’ils parlent au travail, à l’école, au restaurant…D’ailleurs, si l’on regarde la francisation des allophones, soit jusqu’à quel point ils utilisent le français plutôt que l’anglais dans leur vie de tous les jours, elle serait passée de 27% en 1971 à 46% en 2001.

Un nouveau discours

Je vous arrête tout de suite. L’idée ici n’est pas du tout de prôner un discours fédéraliste. Je ne suis pas encore décidée quant à la pertinence de faire l’indépendance à tout prix, mais j’y suis favorable. Je pense seulement qu’il faut adapter notre discours au contexte présent et cesser de jouer la carte du martyr. Si l’on se fie aux propos de M. de Lorimier, les francophones seraient encore les pauvres victimes et les anglophones seraient toujours les méchants colonisateurs. Encore une fois, cette image convenait en 1960, au début de la Révolution tranquille, mais le sort des francophones au Québec a changé de façon drastique au cours des cinquante dernières années. C’est vrai que la bataille linguistique fut très difficile et j’admire ceux qui l’ont menée. Mais ce ne serait pas lui rendre justice que de prétendre -parce qu’Yvon Deschamps l’a dit- que le français au Québec va disparaître dans une génération.

Si M. de Lorimier veut dresser un portrait réel des ressorts complexes de la situation actuelle ainsi que de la pensée québécoise en matière de langue et de culture, il se doit donc de cesser de généraliser.

 
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