Les Quatre Cents Coups de minuit
9 février 2016 - Image par Mahaut Engérant
Les aventures d’Antoine Doinel sur les écrans de la Cinémathèque québécoise.

Revoir les Quatre Cents Coups de François Truffaut, c’est un petit peu comme embarquer dans un tour en montgolfière. Une, deux, trois fois: le rabâchage importe peu, rien ne semble altérer l’effet d’apesanteur que son visionnage provoque, depuis sa sortie en 1959. Le Paris d’antan, Jean-Pierre Léaud dans le rôle d’Antoine Doinel, sa course effrénée contre la sévérité (tant à l’école qu’à la maison), les airs du compositeur Jacques Constantin… Ce n’est pas un mythe: il existe vraiment des détails dont on ne se lasse pas.

Pour les soixante ans de la revue de cinéma Séquences, le rédacteur Pierre Pageau prend le micro juste avant la projection du film, que l’on décrit souvent comme l’un des chefs d’œuvre de la Nouvelle Vague. On nous apprend que, bien que le bijou de Truffaut ait passé la frontière québécoise sans souci, il a vu certaines de ses scènes rayées de la bobine après sa diffusion dans des couvents et autres écoles puritaines. C’est cette version légèrement coupée que la Cinémathèque nous dévoile en ce 3 février 2016. Comme si nous étions au beau milieu des années 1960 et que la seule vue des premières cigarettes de deux garnements relevait du sacrilège.

«C’est indispensable, mais on ne sait pas exactement à quoi.»

«Je n’aurais pas pu parler ni de chef d’œuvre ni de maîtrise parce que je vois trop ce qu’il y a d’expérimental et de balbutiant.» Le cinéaste français François Truffaut semble garder les pieds sur terre lorsqu’on lui demande de simuler l’autocritique, peu après la sortie de son premier long métrage. Maintenant que Les Quatre Cents Coups tient de la légende cinématographique, il convient de se demander ce que nous, novices du 7e art, pouvons apporter à la montagne d’analyses, de critiques et louanges dont il fut l’objet. Car la question se pose: comprendre pourquoi — plus de soixante ans plus tard —, la mise en scène des aventures d’Antoine Doinel parvient encore à émouvoir.

Mahaut Engérant

Et là, tout à coup, un blocage se forme. Aucun motif ne semble être à la hauteur pour élucider le caractère culte des Les Quatre Cents Coups. C’est peut-être le jeu de Jean-Pierre Léaud et l’assurance avec laquelle il balance à son maître d’école que sa mère vient de mourir (un nouveau mensonge pour excuser son absence). Le côté autobiographique, car l’on sait que Truffaut se base presque toujours sur des expériences de la vie réelle. Ou alors les plans de caméra, plus larges lorsqu’Antoine goûte à la liberté, plus étriqués au fur et à mesure que sa situation s’aggrave. À moins que ce ne soit le décor parisien — des quais de Seine à la place Pigalle en passant par le Sacré Cœur — qui retrouve sa virginité car il n’est ici que la toile de fond d’un petit garçon qui se débat tant bien que mal avec la vie.

Et il y aurait encore tant à dire. Surtout que l’on a omis l’humour: un humour solide qui ne vieillit pas; en témoigne cette fameuse ligne, lorsqu’Antoine quémande de l’argent et que son père répond: «Si tu me demandes 1 000 francs c’est que t’en espères 500, donc tu en as besoin de 300. Tiens, voilà 100 balles.» Voilà, encore une raison qui nous permet de justifier pourquoi, toi lecteur, tu devrais visionner Les Quatre Cents Coups. Et si tu n’es pas convaincu, au lieu de maudire un manque de rhétorique, consolons-nous en racontant que lorsqu’on lui demandait l’intérêt du cinéma, Truffaut avait un jour répondu: «C’est la définition de Jean Cocteau pour la poésie: c’est indispensable mais on ne sait pas exactement à quoi.»