L’abysse du masculinisme
8 février 2016 - Image par Mahaut Engérant
L’ascension d’un mouvement misogyne et homophobe.

Beaucoup d’encre a coulé ces derniers temps, et même ces dernières années, à propos d’une minorité d’hommes se proclamant «masculinistes» ou «néo-masculinistes». Le dernier en date à déclencher la controverse était Roosh V, un blogueur américain se décrivant comme un néo-masculiniste et dont le discours misogyne, homophobe et pro-viol lui a valu beaucoup d’attention. Bien qu’il y ait un nouveau souffle du mouvement au Québec en ce moment, ce mouvement est un problème mondial. 

Représentants, réseaux sociaux et fans 

À chaque mouvement ses réactionnaires, ses traditionalistes et ses détracteurs. Le féminisme n’y a pas échappé: la lutte pour l’égalité économique, sociale et politique des sexes ne pouvait pas faire que des heureux. Néanmoins, qu’un mouvement patriarcal soit en plein gain de popularité est déjà bien plus déconcertant. Au 21e siècle, il semblerait que les antiféministes aient enfin trouvé leur voix dans le mouvement masculiniste.

Selon Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, les auteurs du livre Le Mouvement masculiniste au Québec: L’antiféminisme démasqué, le masculinisme est «un discours prétendant que les féministes et les femmes dominent une société dans laquelle les hommes sont efféminés et n’ont plus de rôle significatif à jouer». Ces groupes prétendent parler avant tout des difficultés d’être un homme, un père, un mari dans notre société actuelle et posent ainsi les hommes dans une situation de précarité par rapport aux femmes.

Mahaut Engérant

L’inquiétude générale se focalise plutôt sur les moyens d’action préconisés par les représentants de ce mouvement. Le tristement populaire Roosh V a notamment demandé de rendre le viol légal dans le cadre domestique pour que les femmes prennent conscience du danger et n’invitent plus d’hommes chez elles. Son blog humblement nommé Le Retour des Rois (Return of the Kings, ndlr) regorge d’articles similaires et les commentaires de ses fans sont tout aussi dérangeants.

Le masculinisme est un mouvement ancré dans son siècle: sa popularité passe par l’anonymat et la rapidité des réseaux sociaux. Sans ces plateformes, le mouvement est restreint de tous les côtés. Mais la richesse des réseaux sociaux est aussi leur limite. Un rassemblement mondial lancé par Roosh V devait avoir lieu le dimanche 7 février 2016. Le mouvement ayant été largement médiatisé, la condamnation a été tout aussi virale et les réunions ont été annulées. Dans une veine similaire, en novembre 2014 le «coach en drague» Julien Blanc fut interdit d’accès dans de nombreux pays après avoir tourné une vidéo où il expliquait comment draguer avec succès une femme, notamment en forçant des inconnues à mettre leur visage au niveau de sa braguette.

Les dangers du discours antimasculiniste

Le masculinisme nous inquiète, mais l’amalgame nous guette, et chaque personne se doit de porter un œil critique aussi bien sur les masculinistes que sur les antimasculinistes. Avant tout, il faut éviter d’associer n’importe quel discours à propos des difficultés des hommes à un discours antiféministe. Chaque société se doit de préserver un espace sain pour la liberté d’expression, le respect des opinions et inquiétudes de chacun. Rien ne sert de pointer du doigt et d’accuser à tort et à travers, au risque de rendre un mouvement misogyne encore plus populaire qu’il ne l’est déjà.

Chacun a un droit inaliénable à la parole et les hommes doivent participer activement aux changements de nos sociétés. Les exclure sous prétexte que n’importe quelle critique est patriarcale et traditionaliste est profondément problématique. Souvenez-vous de l’article sur l’association Movember (publié dans Le Délit le 18 novembre 2015, ndlr). Ses fondateurs identifient le taux élevé de suicide chez les hommes comme un des problèmes majeurs auquel l’association tente de répondre; parallèlement, de nombreux masculinistes prétendent que le féminisme et le nouveau rôle des femmes sont en vérité la source de ce taux anormalement élevé, cherchant de cette façon à culpabiliser les femmes. Blâmer les femmes est une erreur de la part des masculinistes, mais cela ne doit pas pour autant nous empêcher de réfléchir aux causes poussant les hommes au suicide.

Il est dommage que le mot «masculiniste» soit devenu une plateforme antiféministe, alors que le terme avait le potentiel pour un discours constructif centré sur les hommes. Hommes et femmes ne devraient pas être ainsi opposés: leurs batailles sont à la fois propres à leur sexe et communes.