L’ONU et la planète
28 novembre 2015 - Image par Luce Engérant
Une critique des Objectifs de développement durable.

En septembre dernier, les Nations Unies se réunissaient en Assemblée générale. Désireux de redéfinir leurs objectifs officiels de développement durable, les membres ont voté et adopté une nouvelle liste d’objectifs officiels de l’ONU pour assurer un avenir durable à la planète et à l’humanité. De huit buts, la liste s’est allongée et en compte désormais dix-sept. On couvre large: mettre fin à toute forme de pauvreté, partout, réduire l’écart de richesse entre les pays, protéger la biodiversité, favoriser les infrastructures résilientes, la croissance économique et les communautés inclusives. Le site internet sur lequel on présente ces objectifs est attrayant, coloré et moderne. Tout est au goût du jour, tout est pensé pour susciter l’adhésion générale. La mise en marché est parfaite et personne n’oserait sérieusement s’opposer à ces idées vertueuses. Mais oublions un instant bouvreuils et mirlitons sifflotants, et réfléchissons.

L’insoutenable légèreté de l’ONU

C’est le spectre des critiques possibles qui frappe d’abord l’œil lorsqu’on prend connaissance des objectifs onusiens. La seule qui semble acceptable, et beaucoup l’ont faite, consiste à dire que l’ONU ne va pas assez loin. Cette critique se décline en plusieurs variations: pas assez d’objectifs, buts trop timides et imprécis. Une, toutefois, retient mon attention: les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies ne sont que d’autres vœux pieux qui ne seront pas atteints mais qui nous donnent bonne conscience. Elle mérite qu’on s’y attarde.

Il convient de rappeler brièvement les origines des Nations Unies et leur raison d’être. Appelées à remplacer la Société des Nations, organisme créé en 1919 ayant pour objectif d’assurer la paix dans le monde, l’ONU a vu le jour en 1945. On reprochait à son ancêtre — non sans raison — d’avoir échoué lamentablement à atteindre son objectif de paix mondiale. En repartant sur de nouvelles bases avec la Charte des Nations Unies, on changeait légèrement la formule utilisée pour décrire le but de l’organisme. On ne visait plus la prévention des guerres, mais bien «la construction d’un avenir meilleur pour tous les êtres humains» à travers quatre sous-objectifs: assurer la paix et la sécurité mondiale, les relations «amicales» entre les nations, le respect des Droits de l’Homme et l’établissement d’objectifs communs. C’est le grand rêve constructiviste qui se met à l’œuvre. Un autre monde est possible. Modelons-le pour qu’il soit beau, pacifique, accueillant. On se croirait au milieu d’une manifestation altermondialiste.

Revenons à nos ODD. Ils incarnent parfaitement cette légèreté onusienne un peu inconséquente, mais tellement aimable. La tendance à présenter un visage noble qu’aucun bon chrétien n’oserait souffleter est sans aucun doute une des stratégies impérialistes les plus puissantes qu’il nous ait été donné de voir depuis longtemps. Tous les stratèges, tous les spécialistes des relations internationales n’ayant pas rejeté avec un noble dédain les observations faites à travers la lentille limpide du réalisme politique vous le diront: les organisations qui surplombent les états n’ont qu’un pouvoir très limité pour faire respecter leurs objectifs, n’ayant aucun réel moyen coercitif à leur disposition. Elles sont des interfaces au sein desquelles interagissent les pays membres et, malgré les meilleures intentions du monde, tant qu’elles n’auront pas la possibilité d’employer la force et la coercition en leur propre nom et sans demander la permission à qui que ce soit pour faire respecter leurs prescriptions, il sera très difficile d’atteindre efficacement leurs objectifs de paix mondiale et de développement durable.

«Le pathos libéral, maladie galopante de notre époque, fait son œuvre non plus seulement dans les poches des patrons, mais dans les têtes et les cœurs de tous.»

Reprenons maintenant la critique des Objectifs de développement durable qui a d’abord attiré notre attention, celle mentionnant que ce ne sont que de tristes vœux pieux servant à nous donner bonne conscience. Elle met en lumière très précisément cette insoutenable légèreté de l’ONU. Que suggèrent ces critiques? Faudrait-il faire usage de force et de coercition pour forcer le respect des nobles objectifs onusiens? Faudrait-il, comme l’Union Européenne le fait, lentement éroder la souveraineté des nations au nom de la paix, de la sécurité, des Droits de l’Homme, de l’inclusion et maintenant du développement durable? L’idée commence même à séduire les progressistes et les intellectuels de gauche, renforcés dans cette idée que le monde tel qu’il est leur est hostile et qu’au nom du bien, on devrait commencer à songer à imposer avec autorité des mesures qu’on prône pour atteindre nos objectifs.

Luce Engérant

Encore le pathos libéral

Mettant en scène une prophétie auto-réalisatrice redoutablement efficace, l’ONU réussit parfaitement son rôle de puissant outil d’ingénierie sociale pour rendre légitime aux yeux de tous, — à gauche, à droite et au centre — l’expansion tous azimuts du libéralisme. En proposant timidement d’émouvants et consensuels objectifs pour répondre à d’urgents problèmes dans un monde en péril où meurent moult blanchons sur la banquise, leurs grands yeux remplis de larmes, assommés par de barbares chasseurs de phoques avec des «signes de piasse» dans les yeux, le pathos libéral, maladie galopante de notre époque, fait son œuvre non plus seulement dans les poches des patrons, mais dans les têtes et les cœurs de tous.

Il engendre par centaines des «citoyens du monde» dédaignant avec noblesse les «réactionnaires» qui osent remettre en question la légitimité de leurs luttes (car tout est lutte). Ce n’est pas que la légitimité de ces luttes qu’il faut remettre en question, mais carrément leur effet. Quels seront les résultats des 17 saints objectifs des Nations Unies? Mettra-t-on fin à la pauvreté dans un rutilant monde inclusif (sous-entendu sans frontières) et pacifique? Permettons-nous d’en douter. Observons, à la place, notre consentement joyeux au libéralisme galopant, notre célébration de ce dernier dans le plus abrutissant des enthousiasmes, notre acceptation de l’idée qu’on devrait commencer à l’imposer, pour le bien de l’humanité.

Le développement durable ne peut pas et ne pourra jamais s’inscrire dans cette logique libérale, car il oublie à qui il s’adresse lorsqu’il fait ses recommandations. Il oublie qu’il parle à ses gens, à son monde. À des citoyens, des personnes humaines, avec un cœur, une vie, des identités personnelles, nationales, culturelles. S’imposer en considérant ses ultimes unités constituantes comme des nuisances barbares et déraisonnables ne provoquera jamais l’adhésion et n’imposera aucun respect. Leur demander d’accepter l’abandon de la souveraineté de leurs états pour mieux leur imposer, sans possibilité de s’opposer, des objectifs à respecter, c’est les couper du politique. Les couper du politique, c’est les rendre esclaves de l’élite. C’est un triste monde que j’entrevois si personne ne se réveille. Il ne sera ni pacifique, ni durablement développé, mais anesthésié.