Un anniversaire vertigineux
16 septembre 2014 - Image par Marie-Claude Hamel
Pour célébrer ses trente ans, le Théâtre de l’Opsis s’installe à l’Espace Go.

Cette semaine, Le Délit s’est rendu à l’Espace Go pour assister à la première représentation en langue française du Vertige.  Plus que la promesse d’un ancrage historique au temps de la dictature stalinienne, l’aveu du caractère autobiographique de la pièce nous permet d’adopter une autre sensibilité face à l’histoire qui nous est racontée. Toute la force d’une œuvre autobiographique, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou théâtrale, réside dans sa redéfinition de la relation entre l’auteur et le destinataire. Elle crée entre eux, par eux et pour eux, un écrin d’émotion et d’intimité, cimenté par la pureté qui émane du vrai.

Le Vertige nous offre une immersion au temps des purges staliniennes à travers l’histoire autobiographique d’Evguénia Guinzbourg. Inspirée du premier tome de ses mémoires publié en 1967, la pièce retrace les différentes étapes de son arrestation et de son emprisonnement, entre 1935 et 1939. Elle qui était membre active du parti communiste et professeure d’histoire à l’Université de Kazan se retrouve prisonnière politique, faussement accusée de «terrorisme trotskyste». En prison, elle rencontre d’autres femmes, communistes, socialistes ou sans-parti, et écoute leurs récits empreints d’incompréhension et de fatalisme. 

Au cœur de cette pièce se dessine un combat entre deux vérités. D’un côté, la vérité du parti communiste. Entre faux témoignages, manipulation et torture, le parti crée sa propre réalité. Puis, il y a ces femmes, coupables de tout et surtout de rien. «Vous m’accusez de quelque chose que je n’ai pas fait?», demande Evguénia au camarade inspecteur. Face à l’absurdité de cette situation, il y a le désespoir, la colère, l’humour aussi. Malgré des différences, ces femmes vont alors s’unir pour défendre une même vérité. Elles condamnent la machine répressive qu’était devenu le parti communiste à la fin des années 1930, elles se battent pour leur dignité de femme et d’être humain, elles se rebellent face à un autoritarisme réprimant les droits les plus fondamentaux d’expression et de liberté de pensée. Ce ressentiment collectif est inspiré du questionnement suivant: «Si tout le monde a trahi la même personne, est-ce qu’on ne pourrait pas supposer que c’est elle qui nous a tous trahis?»

Le plus difficile pour les spectateurs de notre âge, sans aucun doute, c’est l’identification aux personnages, aux émotions. Ne connaissant des purges staliniennes que des faits résumés par un professeur d’histoire, il semble difficile de ne pas se contenter de sa position de spectateur. C’était sans compter la nuance dont fait preuve la pièce. Dépassant le devoir de mémoire d’une œuvre historique, Le Vertige brille par sa leçon d’humanisme. En effet, la réflexion sur le genre humain tapisse les murs de cette œuvre. Un humanisme empreint de féminisme bien sûr, défendu avec force et résilience par la vingtaine de femmes qui habitent la scène et si bien résumé par une des prisonnières: «Nous les femmes, nous survivons à tout!»

Le génie qu’a cette pièce de convaincre les plus jeunes provient indéniablement de ses comédiens. Le dramaturge Jean Anouilh disait: «Le texte, au théâtre, c’est encore ce qu’il y a de moins important.» C’est dire qu’il faut des comédiens de génie pour assurer une nouvelle temporalité à ce récit. S’il faut souligner la performance de Louise Cardinal, malmenée, enfermée, rebelle aussi, il faut également parler de tous les autres. Ces femmes, victimes et prisonnières, révolutionnaires et désillusionnées, amantes et mères. Ces hommes, sous-bêtes, bourreaux manipulateurs, «humains qui ont cessé d’être des hommes». Enfin, il faut remercier ces moments de grâce: l’humour noir si rafraichissant de la grande Ania; le chant captivant de Carolla, l’Allemande qui a fui Hitler; les yeux brillants de Lydia, doyenne de la troupe…

Assurément, Le Vertige doit son succès à la performance touchante et juste de ses comédiens.