Avec les mots
5 novembre 2013 - Image par Gracieuseté de l'École nationale du théâtre du Canada
L’École nationale de théâtre reprend l’adaptation du Voyage au bout de la nuit.

Certaines pièces de théâtre vous transportent dans des mondes pas possibles et le jeu, c’est pourtant d’y croire. En allant voir Voyage au bout de la nuit, spectacle des finissants de l’École nationale de théâtre, le spectateur signe pour quatre heures de spectacle, deux entractes et une grande claque. Ici, il n’est plus question de croire ou de se défaire de la réalité, toutes les pistes sont consciencieusement brouillées par une mise en scène fracassante de fluidité.

Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, deux célèbres romans de Louis-Ferdinand Céline, ont formé la matière première d’une adaptation de Wadji Mouawad, lorsque ce dernier avait mis en scène le spectacle des finissants de 1994.  Son texte a été réutilisé cette année par Alice Ronfard pour les étudiants de la promotion 2014.

L’histoire, si quatre heures de théâtre peuvent se résumer en un paragraphe, est celle de la vie de Ferdinand, campé par le talentueux Julien Thibeault. C’est d’abord un enfant méprisé par son père (Benoît Arcand), un adolescent malheureux puis un adulte désenchanté. De petits boulots d’adolescence à l’usine Ford en Amérique, en passant par l’horreur de la guerre et des colonies, nous suivons les tribulations désastreuses d’un personnage essayant de se dépêtrer dans la merde du monde.

«Ça a débuté comme ça». Un homme entre seul avec sa valise sur une scène en pente. De la brume et puis d’autres personnages apparaissent les uns après les autres, tous avec une valise à la main.

Ces valises servent de décor principal tout au long du spectacle, elles sont parfois chaises, parfois bureau, ou encore lits. Les lumières quant à elles font le jour et la nuit, la campagne et la guerre. Devant tant d’astuce et de simplicité logistique, on peut se demander ce qui fera «effet». Ce sont les comédiens.

Onze comédiens pour une épopée telle que le Voyage, c’est trop peu direz-vous.  Eh bien non. Les textes – véritables goitres littéraires – sont maîtrisés avec justesse, les corps savent se placer dans l’équilibre précaire obligé par la pente, et le jeu prend sa place. L’émotion esthétique en devient intenable, notamment lorsqu’au «premier acte» la grand-mère de Ferdinand (Marion Barot) meurt dans les bras de l’enfant et devient un fantôme sous nos yeux ébahis.

Tout déborde, les répliques s’enchaînent dans un rythme spartiate. «Fou!», cette phrase reprise en chœur ponctue les tableaux, rappelle à l’ordre le spectateur engourdi tout autant que l’humour du spectacle – car c’est bien d’humour qu’il s’agit, et pas seulement de tragique. Les adresses au public sont nombreuses; le quatrième mur est brisé pour l’épisode de la guerre et contribue à faire du spectacle un bordel sans nom.

Bien sûr, il y a deux ou trois fautes de texte à peine détectables, mais le plaisir que les acteurs prennent à jouer et la force avec laquelle ils le communiquent nous font tout oublier. La scène, le jeu, les mots, rien ne reste sauf une étrange impression de douleur. Le terrible goût d’inachevé que prend la vie dans les romans de Céline. L’abject et la mort, dominants chez l’auteur, n’ont pourtant pas le dernier mot dans cette adaptation. Ici l’humanité se défend, et Molly, la prostituée amoureuse de Ferdinand, en est la première incarnation. La grand-mère fantomatique aux allures de bonne fée n’y est pas pour rien non plus. Mais encore et surtout, c’est Ferdinand, dans son choix final d’aller se faire médecin de campagne chez les pauvres, qui fait triompher une certaine espérance.

 
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