Quand Tchekhov ronronne
1 octobre 2013
La Cerisaie débute la saison théâtrale du Rideau-Vert.

«Vous vivez mal messieurs», voilà le mot de Tchekhov que Gorki rapporte dans le livre qu’il écrit sur le dramaturge russe en 1905.

Cette phrase est capitale pour comprendre l’intention d’une pièce telle que La Cerisaie. Le spectacle raconte l’histoire d’une société finissante et décadente qu’est l’aristocratie russe quelques années avant la Révolution d’Octobre. Avec Tchekhov, le Rideau-Vert inaugure sa 65e saison. L’auteur est un habitué de la maison, puisque c’est la troisième fois que cette pièce est montée depuis la création du Rideau-Vert en 1948.

L’intrigue est la suivante. Lioubov Andreevna revient en Russie après cinq années d’absence en France et la cerisaie familiale est sur le point d’être vendue aux enchères. Le fils des anciens domestiques, devenu un riche propriétaire foncier, propose alors d’utiliser le terrain pour en faire des lotissements. Rien n’y fait, la vieille aristocrate, bien que ruinée, ne peut se résoudre à se défaire de l’opulence et des repères de son passé. C’est alors un fourmillement d’histoires entremêlées, entre les domestiques et la famille de Lioubov. Les thèmes s’enchevêtrent: l’affranchissement des esclaves, l’arrivée de l’homme industriel, les éternelles passions et la fin de l’Histoire. Ce fouillis forme un tout original, un regard d’une acuité surprenante sur son époque.

Les motifs costumiers sont harmonieux; ils rehaussent le grotesque de certains tableaux, notamment celui où «l’éternel étudiant» Trofimov (Hubert Proulx) se retrouve à déclamer un discours contre l’intelligentsia russe dans une position pornographique. Le décor est efficace et sert le cadre historique de la pièce; trois immenses panneaux coulissent en arrière-plan. Deux sont blancs, le dernier représente le Paris de l’Exposition Universelle. Le fond de la scène est une photographie de la cerisaie, illuminée au moment où on s’intéresse à elle. La symbolique est omniprésente, envahit le texte et semble le détourner de ses ambitions personnelles. Des danses et des chants viennent hoqueter tour à tour, tandis que la délicate frontière entre le tragique et le comique propre au genre du drame est joyeusement lapidée. Les moments d’intensité des scènes de Lioubov (campée par Sylvie Drapeau) sont défaits à la seconde suivante par un rire burlesque, si bien que l’intrigue balbutie, effleure tout pour ne finalement rien toucher.

On est tout de même loin de cette histoire de la chanson de Léo Ferré «C’est extra», devenu la musique d’un spot publicitaire pour des sardines en boîte. Les comédiens délivrent une performance remarquable, parce qu’ils sont de bons comédiens. Igor Ovadis fait à la fois peur et sourire dans son rôle de majordome au bord de la tombe, Marc Paquet délivre un Yacha cynique et drôle. Karyne Lemieux nous ravit de sa douce folie dans le rôle de la gouvernante Charlotta. Marc Béland est un Lopakhine proche du sublime, terriblement humain, il est presque le seul à émerger de l’étouffante mise en scène d’Alexandre Marine.

Il est aujourd’hui convenu de jouer de fragmentation lorsqu’on met en scène un texte classique. Tchekhov n’échappe point à la règle. Le théâtre s’illimite. On danse, on chante et on joue de la musique.

Alexandre Marine nous confirme ici l’évolution des pratiques théâtrales et la mode du rapiéçage. Mais le texte gagne-t-il vraiment à être enrobé de tout cet achalandage d’effets de scènes, de comique de répétition et de situation? Jean Vilar disait de Tchekhov qu’il était, un peu à la manière de Molière, «un farceur». Pourquoi ne pas lui laisser la parole? Surcharger la mise en scène jusqu’à la limite du clownesque, c’est ignorer la rugueuse réalité que propose un texte tel que La Cerisaie, au profit d’une entrée sous la glorieuse coupole des post-modernes. Quel besoin de demander «s’il y a un médecin dans la salle»? Tchekhov se serait-il levé?

Les spectateurs avaient l’air satisfait, «c’était pas mal», en effet.