Le dictionnaire de Flaubert
3 avril 2013 - Image par Romain Hainaut
Centenaire d'une ironie acerbe

Réconcilier Flaubert avec la presse revient à réconcilier les français avec la politique; c’est un joli slogan, difficile à appliquer. L’homme qui écrivait dans une lettre à George Sand que «la presse est une école d’abrutissement parce qu’elle dispense de penser» est mort. Le Délit veut passer outre cette fâcheuse remarque et essayer de réconcilier, à défaut de l’homme, son spectre avec la presse.

Il y a exactement cent ans, Le Dictionnaire des idées reçues était publié à titre posthume par un certain Louis Conard. Il fait partie de ces ouvrages insolites qui refont parfois surface dans le monde littéraire et dont la force n’a pas disparu durant leur traversée du désert.

Le livre est une sorte de catalogue satirique de toutes les conversations des honnêtes gens en France durant le XIXe siècle. En quelques centaines d’entrées, Flaubert classe alphabétiquement tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.

Dans une lettre à Louise Colet, que Le Délit possède en format poche, l’auteur explique sa démarche: «Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironiques et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves et de textes effrayants, est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités quelles qu’elles soient. […] Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent.»

Ce petit ouvrage est irrévérencieux, subversif, et drôle, c’est pour ça que nous l’aimons. À l’entrée Érection, on trouve cette note: «Ne se dit qu’en parlant des monuments.» Flaubert se moque avec habileté de la bienséance, mais ne fait pas que ça, il donne à voir l’étendue de la bêtise de la société dans ses rapports formels. Le plus étonnant, c’est qu’un bon nombre des définitions sont encore valables aujourd’hui. Dire que la Littérature est l’occupation des oisifs est toujours de bon ton, tandis que l’on s’enquière de tout temps du moindre détail de la vie intime des Célébrités afin de mieux pouvoir les dénigrer. Il en va de même pour L’Académie française: il faut la dénigrer mais tâcher d’en faire partie, si on peut.

L’une des entrées les plus significatives est probablement celle d’Époque, la nôtre. Il est dit de tonner contre elle, se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique et l’appeler époque de transition ou de décadence. À moins d’être déconnecté dans quelque recoin du monde, c’est un discours que l’on nous sert encore de nos jours, même s’il s’est déplacé vers des endroits étranges comme les «top commentaires» de vidéos sur Youtube où l’on propose d’échanger Bieber contre Mozart ou encore Gaga contre Cash.

En cette fin de semaine de Pâques, pour ceux qui auraient été privés de bonbons durant leur enfance au moment du Carême, ceux-là comprendront qu’il n’est «au fond qu’une mesure hygiénique».

Si l’on rigole facilement à la lecture du Dictionnaire de Flaubert, on y découvre tout de même un certain nombre d’éléments intéressants sur le dix-neuvième siècle français ainsi que sa postérité. Prenons par exemple le mot Confortable. Il nous est expliqué dans les notes que cette «précieuse découverte moderne» est en fait un anglicisme désignant le modèle de vie à l’anglaise, fondé sur le bien-être matériel, et devenu à la mode dans la bourgeoisie française de l’époque. On parlait alors du Confortable comme du bien-être, en utilisant un substantif qui sonne fort bizarrement pour nos oreilles modernes. Quant aux «idées reçues», c’est une expression qui a fortement été influencée par cet opuscule de Gustave Flaubert, même s’il n’en est point le créateur (ce que l’on admet souvent, à tort). Ce que l’on considère aujourd’hui comme des «idées reçues» se placerait d’ailleurs sous la vaste étiquette des «clichés».

Enfin, si vous chercher une échappatoire à l’ennui que peut procurer la lecture d’une Madame Bovary ou d’un Salâmmbo, lire le Dictionnaire des idées reçues est une bonne manière de passer le temps, de renoncer à l’action et de se moquer des bonnes manières.

Disponible dans toute bonne librairie depuis maintenant cent ans, grâce à ce cher Conard.