Madame Fortier
12 mars 2013 - Image par Romain Hainaut
La surprise de l’hiver: elle parle français!

Nous savions tous que la principale actuelle de l’Université McGill allait nous quitter, et nous parlions déjà du coût du recrutement d’un nouveau principal; mais ce que le conseil des gouverneurs nous a réservé pour l’année prochaine n’est rien d’autre qu’une francophone. On ne cesse de rebattre le cas particulier du français à McGill, qu’on ne saurait dissocier des questions linguistiques qui touchent Montréal, le Québec, le Canada et l’Amérique du Nord, mais là, McGill fait fort. Notre institution, qui se vante d’être la première université canadienne, cette institution qui enseigne et publie majoritairement en anglais, choisit au poste le plus important de son administration une femme qui parle l’autre langue.

Avec près de 18% de francophones, McGill est une université où l’on parle beaucoup français dans les couloirs. Le français reste pourtant la langue qu’on parle autour d’un café, et l’anglais domine à la fois les salles de classes et les publications académiques qui portent le nom de notre université. Suite au mouvement McGill français de 1969 et aux transformations de la société québécoise des années 70, McGill est devenue de plus en plus bilingue, en s’ouvrant aux francophones, en traduisant la plupart de ses documents, en offrant des services et des cours en français et en rappelant, à la rentrée de 2010, que les étudiants peuvent, et ce depuis les débuts du Collège McGill, rendre tout devoir écrit en français comme en anglais. En 2013, nous aurons pour la première fois une principale et vice-chancelière francophone.

Nous voilà déjà à crier victoire, à raviver nos espoirs, à voir dans Suzanne Fortier un messie, la principale qui va faire de McGill l’université bilingue dont nous rêvons tous secrètement. Des cours de français gratuits pour tout le monde! Des laboratoires dans lesquels on parle français! Des journaux académiques en français! Des conférences en français! Des cours en français! Des bibliothécaires qui disent «Bonjour» au lieu de «Hello»! Et pourquoi pas même un journal étudiant en français?

Il semble cependant qu’on n’en soit pas encore là. En entrevue avec Le Délit, Suzanne Fortier, en répondant à une question sur sa vision de la langue française à McGill, n’a pas su nous convaincre de son engagement. La future principale se contente de répéter qu’elle souhaite avant tout faire le point sur les désirs des différents acteurs de la communauté mcgilloise. Il est difficile d’imaginer qu’une politique de consensus engendrera des réformes fondamentales quant à la politique et au régime linguistiques de l’université. On peut toutefois espérer qu’une principale francophone saura éveiller les consciences aux difficultés qu’imposent les particularités linguistiques de McGill.

Mais ce rêve que certains ont d’une université bilingue est-il réaliste? On ne peut évidemment pas imaginer offrir tous les cours en anglais et en français; une telle situation requerrait de tous les étudiants qu’ils parlent français. Vous me direz, ils font déjà comme ça à la Faculté de Droit. On ne peut ignorer l’histoire de notre institution non plus, fondée par un Écossais.

Reste la question de l’utilité d’un tel régime linguistique. Si l’éventualité d’une université bilingue reste attirante, le bilinguisme est-il nécessaire? La particularité mcgilloise, qui fait du français une langue à statut spécial, ne devrait-elle pas rester cela: une particularité? Que gagnerait notre université à prendre la voie du bilinguisme? Ce qui est sûr, c’est qu’elle perdrait beaucoup d’argent et d’énergie, sans compter les craintes des anglophones qui se sentent malgré tout minoritaires à Montréal et au Québec. En outre, Montréal n’a que faire d’une autre université francophone sur l’île. Avec l’Université de Montréal et l’Université du Québec à Montréal, ceux qui souhaitent étudier en français ont l’embarras du choix, et les deux universités anglophones ne font qu’ajouter à la richesse linguistique du Québec.