John Cage et le silence
17 janvier 2012
Le silence au temps des fêtes n’existe ainsi qu’à l’extérieur, et seulement lorsqu’il y a suffisamment de neige pour absorber le bruit des voitures sur la chaussée glissante.

Le silence peut aussi être angoissant, dans la mesure où il représente plus souvent l’absence, ou le vide d’un non-être. En Art, le silence occupe une place des plus étrange: l’objectif étant de remplir un certain canevas (une toile, une page blanche, un écran) –voilà, pour la postérité, la définition de l’Art la plus vague et inutile que l’on ait jamais écrite– l’idée du silence, ou de l’absence, est toujours difficile à conceptualiser. À cet égard, les arts dits de performance (la musique, le théâtre, la danse et, de manière plus ambiguë, le cinéma), en étant ancrés dans le temps, ont définitivement l’avantage sur les autres formes d’expression artistique (littérature, arts plastiques), pour lesquelles une œuvre, une fois terminée, parait détachée de la chronologie.

Pour beaucoup, c’est le musicien John Cage (1912-1992), avec la pièce 4’33’’, qui a le mieux réussi à cerner l’essence du silence. Dans l’essai No Such Thing as Silence : John Cage’s 4’3’’ paru en 2010, le musicologue Kyle Gann explique que cette pièce silencieuse en trois mouvements, qui consiste essentiellement en un musicien assis devant son instrument, comptant les mesures en silence pendant quatre minutes et trente-trois secondes, n’est pas issu d’un désir de provocation –la première représentation par le pianiste David Tudor en 1952 suscita l’ire des spectateurs, et souffre depuis ce temps du jugement souvent réservé à l’art contemporain: c’est n’importe quoi– mais apparaît plutôt comme le point culminant d’une longue réflexion. Pour John Cage, qui a fortement été influencé par la philosophie zen, l’idée du silence est étroitement liée à sa vision du monde: le silence permet l’expérience d’un certain absolu, c’est-à-dire de l’univers tel qu’il existe réellement. Plus concrètement, la pièce 4’33’’ est constituée des sons que révèle le silence, c’est-à-dire le bruit des chaises grinçant sur le plancher, les soupirs énervés des spectateurs, et autres bruits habituellement sans importance.

Une telle œuvre est impossible en littérature, du moins dans la prose. Le silence en musique est créé par l’arrêt, l’absence de son, tandis que l’écriture se défini précisément par l’application d’un signe sur une page, le vide n’étant que l’espace nécessaire à la distinction de deux signes. Certes, le silence littéraire est représenté par la ponctuation, mais cette ponctuation ne crée un véritable silence que lorsqu’un texte est lu à voix haute. En lecture dite normale, le silence se perçoit justement par l’ajout de mots, par l’effet de style. De manière tout à fait naïve, l’équivalent de l’œuvre de Cage serait en fait un livre aux pages absolument blanches. Laurence Sterne (1713-1768), dans le roman Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme (1760), a inséré dans son texte une page complètement noire, pour aucune raison apparente, mais le roman à page blanche n’a pas (à ma connaissance) encore été créé. Le meilleur moyen d’écrire le silence reste encore les trois petits points…