Le ventre de la musique
1 mars 2011
Jouer de la viole, c’est étreindre le plus ancien résonateur. Tirer le son d’un grand ventre. Un grand sac de peau devenu caisse de bois.

Pascal Quignard écrit dans La Leçon de musique (1987) à propos de la viole. Or, ses propos dépassent largement, bellement, le seul instrument de la viole; il écrit à propos de ce rapport complexe, profond et amoureux du violiste et de la viole, du musicien et de l’instrument, de l’écouteur et de la musique.

La corporalité de l’instrument, devenu ce «grand ventre», ce «grand sac de peau», est antique; déjà Roland sonnait de son cor d’ivoire jusqu’au dernier souffle, par survie, par manque. Cet acte était le dernier pour raviver les troupes, la vie.

Pierre Charbonneau

Et c’est bien dans cette approche de survie que l’ensemble Arion Orchestre Baroque est né, en 1981, sous l’égide de quatre jeunes finissants de l’École de musique de McGill (Claire Guimond, Chantal Rémillard, Betsy MacMillan et Hank Knox). Spécialisé dès ses débuts dans la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, dite baroque, Arion est passé de quatre musiciens à une dizaine (le nombre demeure changeant selon les concerts) aujourd’hui, ainsi que vingt-cinq titres en formation de chambre ou d’orchestre.

Fort prolifique de sa programmation, donnant environ deux séries de concerts tous les mois, Arion Orchestre Baroque donnera à la salle Redpath de notre université les 11, 12 et 13 mars un concert intitulé Le Sanguin et le Mélancolique, d’après la pièce du même nom de Carl Philipp Emanuel Bach, le second des fils du célèbre compositeur.

Philippe Gervais, spécialiste de musique baroque, écrit dans sa présentation pour le concert: «Emanuel Bach, dont l’œuvre témoigne souvent d’une sensibilité à fleur de peau, fut un véritable précurseur du romantisme.» Il poursuit: «Le compositeur s’efforce aussi d’être au goût du jour en publiant des œuvres faciles, dans le style galant.» Ainsi, manipulant tantôt l’invention, tantôt l’imitation, parfois les deux ensemble dans un jeu habile et sérieux de renversement et de continuité, Carl Philipp demeure un homme des Lumières sensible aux changements de son époque.

Selon Philippe Gervais, Sanguineus und Melancholicus W.161/1 est «une véritable scène de théâtre où s’affrontent deux tempéraments opposés, le sanguin et le mélancolique». Ce dialogue, qui rappelle le dialogue d’Héraclite et de Démocrite, est courant à l’époque baroque et ouvre le concert. La Symphonie en si bémol majeur W. 182/2, le Concerto pour flûte en sol majeur W. 169 et le Quatuor pour clavecin (ou pianoforte), flûte et alto W.93 constituent la totalité du concert.

Carl Philipp écrivait que le «musicien ne saurait émouvoir sans être lui-même ému». Il réside dans cette affirmation le caractère complexe et amoureux de ce qui est essentiel en musique,  «cette quête sans terme au fond de soi d’une voix perdue, d’une tonalité perdue, d’une tonique perdue», écrit Pascal Quignard, qui prend germe dans tous les ventres du monde.

 
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