Trois fois, tu travailleras
26 octobre 2010
Graines de soleil (France), Éclats de Lune (Maroc) et Les Vivaces (Québec) se réunissent au Prospero pour donner vie à Profils atypiques.

Trois compagnies, trois continents, trois auteurs, un thème: le rapport de l’homme au travail. Ainsi s’est amorcée l’écriture d’une pièce que l’on peut qualifier de poétique et engagée. Les trois auteurs, Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire), Louis-Dominique Lavigne (Québec) et Nadège Prugnard (France), éraflent tout sur leur passage: apathie, marginalisation, abus, mécanisation de l’être et déshumanisation.

L’idée d’une pièce sur le travail dans la vie humaine a d’abord fait son chemin dans l’esprit du metteur en scène français et marocain Khalid Tamer. Le chorégraphe de formation définit chaque personnage dans son rapport avec l’espace et mise sur le jeu physique des comédiens pour mettre en image des textes profondément poétiques. Les cinq comédiens, aux origines tout aussi diversifiées, se partagent la tâche de mettre en lumière l’importance du travail dans une vie.

Le triangle Europe/Afrique/Amérique prouve que si les histoires changent, d’une nation à l’autre, d’un sexe à l’autre, le rapport au travail est sensiblement le même. Ostracisme, violence psychologique, physique et sexuelle s’installent insidieusement pour donner à Profils atypiques un ton dérisoire et subtil. La pièce allie slam, chanson, texte et jeu physique pour dresser un portrait désenchanté de l’humanité face au travail. Grâce au décor épuré et à l’éclairage bien exploité, Khalid Tamer a su laisser toute la place aux corps et au texte pour servir le propos de la pièce.

Les difficultés rencontrées dans la recherche du travail sont présentées d’un point de vue personnel et structurel. Comportements destructeurs, marginaux, sous-estimés ou encore licenciement, racisme et harcèlement s’exposent comme autant de critiques des valeurs et des normes des employeurs dans le monde moderne. «Ma douleur est une pute qui s’appelle société», dira Angélique Boulay dans une tirade. La société se rend coupable de ne pas pouvoir fournir à ceux qu’elle exploite les outils de leur rédemption. Qu’ils soient exclus, sacrifiés à l’ouvrage ou exploités, les personnages continuent à se définir en termes d’employés. Ils sont CV et certificats. Ils sont la somme de leur travail.

Dans la petite salle intimiste du théâtre Prospero, les créateurs tirent profit de la proximité des spectateurs. Par contre, là où le texte pourrait exploiter les drames humains, Profils atypiques efface les histoires personnelles pour donner plus de place encore à la poésie. La condition de la femme au travail est plus qu’amplement exploitée. Celle de l’immigrant, un peu plus clichée, exprime trop rapidement une réalité partagée dans plusieurs pays de l’Occident. Les textes peuvent sembler lourds à première vue, même pénibles, mais au bout du compte, les personnages, le décor et le texte s’organisent pour offrir une belle production.