Des distinctions
14 septembre 2010
Parler de littérature de langue française, voilà un objectif qui relève de mes maigres compétences. «Mais quel genre de littérature?», vous demandez-vous sur le bout de votre chaise. Voilà une question qui suppose qu’on puisse distinguer des littératures différentes au sein de la littérature. Est-ce ben raisonnable? Eh bien quel adon, voici justement mon objet.

Ah!, l’automne, ah!, la rentrée, que de plaisirs (mitigés) et de beaux moments (terminés). La rentrée, c’est comme les résolutions du Nouvel An, en pire. Parce que c’est plus lourd de conséquences d’arrêter d’étudier que d’arrêter de fumer ou de manger un légume orangé par jour, croyez-en ma vieille expérience. Mais tel n’est pas mon propos. Les lecteurs assidus de cette chronique (le pluriel étant purement hypothétique, je sais néanmoins qu’il y a ma maman) se surprendront peut-être de cette nouvelle résolution, et pourtant la voici: mes chroniques traiteront toujours de littérature. Des romans, des nouvelles, des récits et peut-être des pièces de théâtre, c’est tout. Finies, les divagations indues sur la culture en général, la québécitude et la trépidante vie universitaire. Parler de littérature de langue française, voilà un objectif qui relève de mes maigres compétences. «Mais quel genre de littérature?», vous demandez-vous sur le bout de votre chaise. Voilà une question qui suppose qu’on puisse distinguer des littératures différentes au sein de la littérature. Est-ce ben raisonnable? Eh bien quel adon, voici justement mon objet.

Classer a si mauvaise presse que toute tentative de qualifier peut être considérée comme insignifiante, comme un vulgaire cochage de case ou une bureaucratique gestion de dossiers –personnellement j’imagine un immense sous-sol sombre rempli de classeurs beiges. On n’aime pas être décrit, mis dans une boîte ou réduit à une caractéristique (âge, ethnie, langue maternelle, etc.). Lorsqu’on veut qualifier intelligemment quoi que ce soit, surtout en culture il me semble, utiliser moins de quatre qualificatifs contradictoires passe vite pour terriblement réducteur. Moderne et ancré dans les traditions, harmonieux et chaotique (ou encore rock alternatif noise folk) sont des couples d’adjectifs qui relèvent désormais du lieu commun de l’éloge. Bref, être inclassable est une réussite en soi.

Et, étonnant paradoxe de cette époque où l’accès à une variété infinie de produits culturels est généralisé, il est rare qu’on tente de débroussailler l’ensemble en distinguant ces produits les uns des autres –par exemple, en les classant dans des catégories. Les étiquettes, c’est, comme chacun le sait, pas fin.

C’est donc au risque de passer pour une bourgeoise élitiste finie que j’ose partager avec vous qu’il me semble que, quand même, il y a différentes catégories de livres. Pas seulement entre Marc Lévy (ou Danielle Steel, ou Mary Higgins Clark) et Proust, ce qui n’est généralement pas matière à débat, mais –et c’est là où le bât blesse– entre Anna Gavalda ou Amélie Nothomb, entre Kundera ou Marie-Claire Blais. Même en tant que critique, je n’ose pas qualifier ces deux catégories. Ce n’est pas une distinction de qualité, mais de type: avouez que certains livres se lisent avec plaisir et suscitent des émotions fortes sans pour autant laisser un souvenir impérissable. Une question de style d’écriture probablement, et de bien d’autres choses sans doute.

On fait plus facilement la distinction au cinéma, où certaines comédies ou films d’action peuvent facilement être reconnus comme des bons p’tits films. Il n’y a pas de contradiction entre être une intello et avoir vu Le Journal de Bridget Jones, pourtant l’avoir lu est un plaisir un tantinet plus coupable. Ce qui est dommage, parce que ce n’est pas parce qu’un film –ou un livre– tient du pur divertissement qu’il présente moins d’intérêt. Mais il suscitera probablement chez moi moins de réflexions publiables au sein d’une chronique. Ce sera la catégorie la moins divertissante qui sera conséquemment à l’honneur ici. Vous aurez été prévenus.

Reconnaître les distinctions entre les œuvres (et peut être aussi les gens, mais c’est une autre histoire) enrichit l’interprétation qu’on peut en faire, elle ne la limite pas. C’est donc ce que je tenterai de faire, combattant fièrement la peur généralisée de la catégorisation. Il faut dire qu’en classant de la sorte, on évite aussi de comparer des pommes et des oranges, ce qui comme on le sait ne donne rien de bon, même en smoothie.