Sur les stages en Afrique et autres séjours dans les villages reculés
29 janvier 2008

Prendre un lecteur en flagrant Délit procure un sentiment d’accomplissement à nos journalistes. Lorsque l’un d’entre nous aperçoit du coin de l’œil un Mcgillois lire sa page, il court le souffler à l’oreille de ses amis pour qu’ils viennent voir. Imaginez alors l’ampleur de sa réaction si ce même journaliste en venait à recevoir du courrier concernant un article qu’il aurait publié. (Ça s’apparenterait à obtenir un 4.0 de GPA –mais avec le vedettariat en plus).

Voilà donc qu’à mon plus grand bonheur un collaborateur a émis un commentaire sur mon éditorial du 15 janvier dernier, dans lequel il était question de «stages avec les petits enfants d’Afrique». Il voulait me parler de son expérience en Afrique du Sud et d’à quel point il en était sorti transformé. Même si ce lecteur du Délit était d’accord avec l’idée que son voyage n’avait pas changé la vie des gens là-bas, il tenait à me signaler l’impact positif qu’il avait eu sur la sienne: être exposé à des conditions de vie difficiles, rencontrer des gens au bagage historique complètement différent, changer sa manière de voir le monde…

Changez…

L’expérience dans des pays en voie de développement étant très recherchée par les étudiants de McGill, j’ai pensé qu’il serait intéressant de développer la question. Après tout, combien avouent que leur séjour dans un village reculé du Mali, au Pérou ou en Inde a été ce qui les a le plus marqués à vie?

…«pour qu’un jour votre histoire soit écrite dans les livres»

Si les Mcgillois ont tellement à cœur d’aider ceux qui souffrent, pourquoi ne s’impliquent-ils pas au sein de leur communauté? Pourquoi aller au bout du monde pour voir la pauvreté «disponible» au coin de leur rue? Parce que faire un stage dans un camp de réfugiés au Botswana fait partie des standards d’un étudiant universitaire. Tout comme on vous demande «d’avoir une bonne moyenne» et «d’être impliqué dans une association», on s’attendra à ce que vous ayez participé à un projet d’aide au développement international. Vous devenez «exportable» – j’adore quand on emploie un lexique commercial pour des êtres humains. Aujourd’hui, on vous valorise par vos «échanges», «voyages» et «déplacements». C’est une autre forme de déduction cartésienne: j’ai un décalage horaire dans le corps donc je suis. L’international est vraiment tendance.

Je suis «branchée» sur le monde

D’ailleurs, la mode «je suis citoyen du monde» ne s’arrête pas là. Pensez au coup de marketing de Brad Pitt et d’Angelina Jolie avec leur «famille tiers-monde». À Hollywood, pour être tendance, on doit choisir ses enfants adoptifs en fonction du PNB de leur pays d’origine; plus il est bas, mieux c’est. On comprend ainsi pourquoi l’adoption d’une petite fille chinoise, c’est tellement last season.

Vous me direz que ce n’est pas parce qu’on ne travaille pas dans un centre pour personnes âgées à Laval-des-Rapides que nos intentions humanitaires ne sont pas nobles. Certes. Mais ces stages à l’étranger sont souvent liés à une volonté égoïste: derrière l’obsession d’avoir un impact sur le monde se profile le désir de laisser sa trace sur celui-ci. Pour que l’on se rappelle de vous.

Les voyages forment la jeunesse

Mais il y a plus. Les expériences les plus marquantes ne sont pas, à mon avis, celles dans les villages reculés du tiers-monde. Oui, elles sont difficiles: vous n’avez pas accès à l’eau potable, vous mangez des insectes et vous devez aller aux toilettes dehors. Mais vous savez que c’est temporaire. Vous êtes conscient que d’ici quelques semaines, vous aurez retrouvé tout votre confort matériel.

Et puis, vous êtes préparé à recevoir un choc. Pas comme lorsque vous êtes un Canadien qui déménage «simplement» aux États-Unis ou un Québécois francophone qui va étudier à McGill… Là, le choc n’est pas assez grand pour vous autoriser à dire qu’il en est un, mais pourtant, vous n’avez pas l’impression de faire partie de votre nouvelle communauté. Vos «matantes» ne tremblent pas d’émôôtion comme si vous partiez pour Tombouctou, et pourtant aller étudier à McGill risque de pas mal plus «changer votre vie» que trois semaines chez les Zoulous. Vos valeurs seront tout autant remises en question, mais de façon durable. Sans même vous en rendre compte, vous allez vous adapter et être transformé.

Intéressé ou non à aller sauver le monde, continuez à nous bombarder de courrier. Les chances que nous ayons tous au journal la satisfaction d’un 4.0 de GPA sont somme toute assez limitées.