Une perle de créativité

La série Arcane transcende son médium. 

Alexandre Gontier | Le Délit

La série d’animation Arcane, alliant le genre « steampunk » et le fantastique, est un miracle et une bénédiction. Un miracle, parce qu’il s’agit tout de même d’une adaptation qui aura été en préparation durant six longues années, basée sur quelques pages d’histoire parsemées dans le jeu vidéo League of Legends. Miraculeuse aussi est la collaboration entre une vaste entreprise américaine, Riot Games, et un humble studio d’animation français, Fortiche, de laquelle résulte une vraie œuvre artistique, originale, sombre et courageuse, faisant office de bénédiction pour le domaine du divertissement grand public largement dominé par des super-héros à toutes les sauces. À travers une histoire sombre qui n’hésite pas à explorer des thèmes comme les liens familiaux, l’exploitation juvénile ou la santé mentale, Arcane présente des personnages variés, troublés et troublants. Loin d’un typique produit aseptisé, la série est élevée à un autre niveau grâce à un style d’animation exceptionnel (mélange de 2D et de 3D), une esthétique particulière et une superbe bande-son. C’est bien simple, Arcane est l’une des meilleures séries de l’année 2021.

Des mots, des humains, des larmes… 

Rassurez-vous, aucune connaissance du jeu vidéo n’est requise afin d’apprécier la série à sa juste valeur. La trame narrative principale d’Arcane suit les péripéties de deux sœurs, Vi (Hailee Steinfield) et Powder (Ella Purnell), tantôt unies puis séparées, aux personnalités diamétralement opposées. D’autres personnages plus ou moins secondaires viennent compléter le tableau, tels que deux jeunes scientifiques idéalistes, des frères d’armes désormais ennemis, et une ambitieuse jeune femme luttant contre l’ombre oppressive de sa mère. Le principe de la dualité est ici roi, se déclinant notamment dans l’opposition séparant la ville où évoluent les personnages : d’un côté la riche et hautaine Piltover, et de l’autre Zaun et ses quartiers mal famés dans lesquels évoluent criminels en tout genre. 

« Résulte une vraie œuvre artistique, originale, sombre et courageuse, faisant office de bénédiction pour le domaine du divertissement grand public largement dominé par des super-héros à toutes les sauces »

La première réussite du scénario est d’éviter avec succès le piège manichéen en présentant de multiples points de vue. À coups de dialogues travaillés et variés, il en résulte une histoire moralement grise où aucun personnage ne semble caricatural ou enfermé dans un carcan moral statique. Les moments comiques sont rares, mais bien placés, et n’enlèvent rien à la gravité de l’histoire. Les raccourcis scénaristiques sont absents, et les actions des personnages – et conséquences de celles-ci – dictent l’intrigue plutôt que le contraire. Le tout rend le monde vivant et les péripéties organiques.

Les personnages, d’ailleurs, sont tous, sans exception, bien écrits et distincts les uns des autres ; c’est là une deuxième réussite. Par-dessus tout, ils ne sont pas unidimensionnels, et il est possible de constater une véritable évolution de chacun d’entre eux à travers les arcs narratifs qui s’entrecroisent continuellement. Pas de gentils, pas de méchants, seulement des humains animés par des intentions plus ou moins louables, mais toujours compréhensibles. 

La troisième réussite de l’écriture de la série a trait aux thèmes qu’elle n’hésite pas d’aborder à travers ses personnages. L’amour, la haine, la vengeance, les liens familiaux ainsi que la lutte sociale font figure de grands classiques, mais viennent s’y greffer une exploration douce-amère de l’idéalisme scientifique, une représentation nuancée de la santé mentale, ainsi qu’une relation particulièrement toxique entre une enfant et un adulte. Arcane ne mâche pas ses propos et va jusqu’au bout de ses idées, quitte à parfois proposer des scènes assez troublantes et lourdes de sous-entendus mais qui mènent invariablement à une réflexion. Impossible, notamment, de ne pas penser à la scène où Powder aide son père adoptif à s’administrer un remède, adoptant une attitude plus proche d’une amante que d’une fille. Le tout est élevé par une tension scénaristique jusqu’à produire un dénouement toujours satisfaisant et logique. Le résultat : une sorte de catharsis. Ici, le spectateur est considéré comme un être pensant, et on ne cherche pas à lui tenir la main. 

« C’est une histoire magistralement racontée, chargée d’émotion, avec des personnages variés et différents les uns des autres »

Une image vaut mille mots

Si tout ce qui est mentionné plus haut est aussi efficace, c’est en grande partie grâce à la présentation artistique de la série. Chaque plan est coloré et chamarré, offrant souvent des métaphores et des symboles à déchiffrer. Le tout donne un style visuel exceptionnel s’apparentant à la peinture. L’usage de certaines couleurs semble aussi servir à attirer l’attention du spectateur sur des éléments du décor ou des objets importants. Par exemple, les teintes vertes et mauves sont omniprésentes dans les quartiers criminels, alors que la haute ville est baignée de lumière aux teintes blanchâtres et dorées. De plus, la direction cinématographique est léchée, la caméra restant le plus souvent terre-à-terre et ne s’affolant que pour les brefs combats répartis sur neuf épisodes. Le résultat est saisissant de fluidité. 

Les tics d’un personnage stressé, les larmes d’un autre en état de choc, ou bien la folie passagère d’un dernier paraissent absolument réels. Cela permet à la série d’utiliser des images plutôt que des mots pour souligner des traits de caractère ou des indices scénaristiques. Consciente de cette force, Arcane multiplie les gros plans sur les visages des personnages, à l’affût de la moindre expression magnifiée par un doublage vocal réussi. Le tout est accompagné d’une bande-son mélangeant des tonalités plus électriques avec des instruments plus classiques, comme le violon, et de quelques chansons originales souvent placées à des moments clés de l’intrigue afin de donner une dimension émotionnelle supplémentaire à ce qui se passe sur l’écran. Difficile de croire qu’il ne s’agit que d’une série d’animation tant les visages et les mouvements des personnages sont semblables à ceux des séries télévisées avec prises de vue réelles. Il y a fort à parier qu’il s’agira du nouveau standard à atteindre pour les futures productions d’animation de Netflix. 

Arcane est bien plus qu’un simple produit dérivé d’un jeu vidéo. C’est une histoire magistralement racontée, chargée d’émotion, avec des personnages variés et différents les uns des autres. Ces derniers permettent de s’intéresser à des thématiques souvent survolées dans le divertissement grand public. Difficile de ne pas ressortir du visionnement vidé, lessivé, et profondément impressionné par cette petite perle de créativité. 

Arcane est disponible sur Netflix.


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