Ces cyniques au torse bombé

La démocratisation de la parole ou l’illusion d’omnicompétence.

Alexandre Gontier | Le Délit

Sept heures trente du matin. En terminant mon café, j’ouvre Facebook et parcours quelques instants mon fil d’actualité. Des nouvelles fraîches s’y entassent : pandémie, politique, économie, sport, culture, faits divers…mais surtout, cynisme et insensibilité. Paul, Louis, Mickaël, Annabelle, Maude et Joannie (noms fictifs) et leurs éternels émojis fâchés, jamais satisfaits de quoi que ce soit. J’ose espérer qu’ils passeront tout de même une bonne journée. Mais il y a pire. Il y a immanquablement Jean-Philippe, Kevin, David, Julie et Carolanne, et leurs émojis qui rient. Leur journée serait probablement meilleure s’ils faisaient partie du dernier tiers de Facebookiens dont le rire est sincère et authentique. Mais ils y préfèrent un rire sarcastique, se moquant des politiques, des journalistes, des artistes, des sportifs, des experts en tous genres et des déboires des autres. Parce qu’eux, les premiers, pensent avoir tout compris, par instinct, et mieux que quiconque. C’est sans parler des commentaires… Je soupire.

La démocratie donne le droit de parole, elle ne donne pas la science infuse. Avoir raison de se saisir de ce droit, c’est une chose ; avoir (toujours) raison, c’en est une autre, Jean-Philippe. En abuser devient dommageable pour le vivre-ensemble, et rate donc complètement l’objectif initial. Nul besoin même, pour ce faire, d’atteindre la haine ou les injures : incompétence (pensons notamment aux nombreux commentaires sur la gestion de la pandémie et les vaccins), inélégance et récurrence suffisent. Il fut un temps, avant l’avènement des réseaux sociaux, où pour s’exprimer publiquement, il fallait soit un certain statut (hélas), soit au moins maîtriser l’art de le faire – c’est-à-dire le faire de manière convenable et argumentée en réfléchissant avant de parler, puisque le cadre était plus formel, au lieu de tout débiter en quelques secondes…en faisant huit fautes dans la même phrase, plombant du même coup sa crédibilité. Le reste demeurait donc dans le salon le dimanche soir, en famille ou entre amis, et c’était bien ainsi, puisque nous avons tous nos envolées moins raisonnées.

Politique : la petite, la grande

L’une des principales sources de frustration, chez nos démocrates du dimanche devenus ceux de tous les jours, est bien entendu la politique. Pour eux, ceux qui nous gouvernent ne sont que des profiteurs (bien que plusieurs gagnent moins qu’avec leur emploi précédent), des corrompus, des mal intentionnés : tous pareils. Ils n’auraient pourtant « qu’à faire ceci », « qu’à faire cela » ! J’aimerais bien les voir occuper un poste décisionnel d’une telle importance, ces commentateurs improvisés. Attendez…le voudrais-je vraiment ? En tout cas, je doute fort qu’ils feraient mieux, et certains d’entre eux devraient premièrement commencer à s’exercer en allant voter. La politique, ou la gestion d’une société complexe aux intérêts divergents (idéologiques, économiques, écologiques, sanitaires, etc.), ce n’est pas aussi simple que d’appuyer sur des boutons, et aucun politicien, aussi bienveillant soit-il, n’est omnipotent. Malgré les nuits blanches de plusieurs d’entre eux, qui passent inaperçues, la politique ne reste que l’extension de l’Humain, et par sa dimension sociétale, elle fait un gros plan sur les qualités, les imperfections et les limites que nous partageons tous. En outre, il est évidemment impossible de faire l’unanimité. Puisque les choix sont inévitables, on ne peut pas toujours pencher du côté de Julie, et le « gros bon sens » qu’elle invoque dans ses récriminations est une notion bien relative, Carolanne ayant aussi la sienne.

« Mauvais résultat (concept d’ailleurs subjectif) n’implique pas nécessairement mauvaise foi, bien que les oppositions parlementaires aiment faire ce raccourci intellectuel »

L’autre question est celle des motivations derrière les décisions prises. Ici, nos cinglants « opinionistes » devraient d’abord se rappeler qu’à l’image de leurs propres décisions au quotidien, personne ne peut prévoir la totalité des impacts d’une loi ou d’une mesure sur une population immensément diverse lorsqu’elle est adoptée. La pandémie, avec sa horde de « grands oubliés » autoproclamés successivement (parfois à raison, parfois à tort), l’a fait ressortir encore plus. Ajoutez à cela la mise en œuvre variable effectuée par l’appareil bureaucratique, et il devient évident que mauvais résultat (concept d’ailleurs subjectif) n’implique pas nécessairement mauvaise foi, bien que les oppositions parlementaires aiment faire ce raccourci intellectuel. 

Sur ce point, et bien que la critique demeure un élément essentiel à toute saine démocratie, il y a un drôle de paradoxe. Parlez à ces citoyens, et ils vous diront qu’ils en ont marre de la « petite politique », autrement dit, du jeu politique, des stratégies et des querelles partisanes incessantes. Mais ce sont souvent ces mêmes citoyens qui se disent insatisfaits gouvernement après gouvernement, peu importe le parti au pouvoir. Force est alors de constater qu’ils mangent continuellement dans la main des oppositions et boivent leurs paroles, croyant aux allégations automatiques de « mauvaise foi », et qu’ainsi, ils sautent à pieds joints dans le petit jeu politique auquel on veut bien les faire participer, eux que cela rebutait supposément.

De l’ombre à la lumière

D’autres cibles faciles pour ces chantres de la jérémiade sont les artistes ou les athlètes, bref, une bonne partie de ceux qui ont des carrières publiques. « Ce qu’ils ont la vie facile, les artistes, nous dit Kevin. Le bonheur, le succès ! Et ils osent se plaindre le ventre plein ! Scandaleux ! » Certes, la légèreté souvent affichée à la télévision pourrait presque lui donner raison. Mais qui ferait la gueule en entrevue pour son nouveau film, livre, album ou spectacle ? Ce ne serait pas vendeur… Les plateaux, là où l’on se montre à son meilleur, ce n’est qu’une infime partie de la vie d’artiste ; le reste comporte ses hauts et ses bas – et plus de travail que ce que plusieurs imaginent, tant pour percer que pour durer. Au demeurant, avoir sa vie privée continuellement exposée aux yeux du public n’est pas toujours une partie de plaisir.

De même, malheur à un joueur de foot qui ose prendre position ou s’exprimer publiquement sur un enjeu extra-sportif. David sautera sur l’occasion pour prétendre qu’il ne fait ça que pour attirer l’attention des médias, qu’il n’en ferait pas tant s’il n’était pas connu, et qu’au salaire qu’il gagne, il pourrait se la boucler et se contenter de « taper dans un ballon », puisque c’est « tout ce qu’il sait faire » ! Cela rappelle la dernière course à la chefferie du Parti québécois, dans laquelle l’humoriste Guy Nantel s’était lancé. Combien de fois a‑t-on pu lire qu’un « clown », qui n’était bon qu’à faire rire, n’avait pas sa place en politique ? Pourtant, la pratique artistique dudit candidat était politiquement et socialement engagée, et ce, depuis des années (je le mentionne sans allégeance ni jugement sur sa performance). Ce que David et compagnie ne comprennent pas, c’est qu’au-delà des apparences, la vie de quelqu’un, sa personnalité et sa pensée sont pluridimensionnelles. Ainsi, lorsqu’on a une carrière publique, il est possible et légitime de prendre conscience de son impact et de vouloir l’utiliser à bon escient (idéalement) pour faire avancer des causes qui nous tiennent à cœur, là où un particulier se verrait plus limité.

« Sous ces airs suffisants se cache la plupart du temps une jalousie inavouée »

Par ailleurs, les commentaires à propos de ce genre de figures publiques – particulièrement dans un contexte où la personne visée gagne cher ou au contraire est dans une situation précaire, comme certains artistes – se concluent fréquemment par des allusions au fait que David et Kevin, eux, auraient pu réussir tout autant que leurs cibles, puisque ce n’est pas « si compliqué », mais ont au moins choisi un « vrai métier » (occultant le fait que le divertissement des masses est utile en ce qu’il rend leur vie bien moins terne). Sous ces airs suffisants se cache la plupart du temps une jalousie inavouée. Et bien que toutes sortes de circonstances fâcheuses puissent entraver un parcours, la réalité, le plus généralement parlant, est que si David ou Kevin sont aujourd’hui dans l’ombre, c’est qu’ils n’avaient pas assez de talent pour être sous les projecteurs, ou bien que l’effort n’y était pas, un point c’est tout.

Pouvoirs publics, pouvoirs privés

Il vaut donc la peine, à l’heure où les réseaux sociaux, malgré leurs vertus, ont pris l’ampleur de véritables tribunaux populaires, de se questionner sur la valeur de ce qui y est trop souvent exprimé. À ce titre, la démission récente de Dany Turcotte de l’émission Tout le monde en parle à la suite d’invectives répétées (et de longue date) en ligne à son endroit n’est qu’un exemple parmi une série de cas où l’emportement d’Internet a eu un impact direct sur la sphère médiatique, artistique ou politique. Certes, la dernière salve faisait suite à une blague douteuse sortie trop vite en direct, mais c’était un cas isolé, et nos intolérants branchés, eux, sont-ils infaillibles ? Pensons aussi à plusieurs élus municipaux qui, comme Philippe Roy (maire de Ville Mont-Royal) en mars dernier, ont invoqué ces interactions toxiques comme raison pour ne pas briguer un autre mandat, ou même carrément démissionner.

Indépendamment de ces décisions que je respecte, une prise de conscience collective doit être faite, non seulement sur ce qu’on écrit mais sur ce qu’on reçoit. Le pouvoir concret des commentaires sur les réseaux dépend de l’attention qu’on leur porte. Plus on leur en accorde, plus les gens sentent qu’ils peuvent avoir un impact, et plus le venin sort. Réagir « hors ligne » en s’adaptant, c’est indirectement participer au phénomène, l’encourager. Que nos acteurs publics cessent de les lire – est-ce vraiment une nécessité, de toute façon ? – et cela tombera dans le vide. Ces réseaux doivent demeurer des lieux d’échanges entre personnes privées ainsi que des plateformes médiatiques, mais certainement pas, du moins, des canaux d’accès direct aux personnalités publiques, au-delà de la consultation de leurs publications.

Sept heures quarante-cinq. Tasse vide. Je m’en vais faire mon « vrai travail ».


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