Sortir des souliers de l’opprimé

Réflexion sur la liberté dans Le blues de Ma Rainey.

Elissa Kayal | Le Délit

Le blues de Ma Rainey (2020), réalisé par George C. Wolfe, est une adaptation de la pièce de théâtre éponyme d’August Wilson, dramaturge afro-américain qui a su brillamment rendre compte de l’expérience de sa communauté au théâtre. L’histoire se déploie presque entièrement entre les murs de la maison de disque Paramount. On assiste au quotidien de musiciens en pleine séance d’enregistrement. Dans les pièces d’August Wilson, tout se joue dans les dialogues existentiels ; l’histoire est secondaire. Sous des apparences de prémices narratives simples, le film évoque des enjeux qui transcendent les banales querelles entre musiciens. George C. Wolfe nous présente une allégorie qui dépeint les oppressions et les défis auxquels devait faire face la culture afro-américaine aux États-Unis au tout début du 20e siècle. Il met aussi en lumière une tentative existentielle chez ses personnages : la reprise en main de leur propre histoire et de l’histoire de leur peuple, par le biais du blues et de l’art.

« Chaque note, chaque double-croche, chaque noire, chaque silence agissait sur la partition comme un acte de résistance historique » 

Le film montre bien cette portée existentielle de l’art et sa capacité à créer du sens dans le monde pour ceux qui subissent des oppressions. L’art et, plus spécifiquement, la musique, représentaient une échappatoire, une liberté artistique et professionnelle que les Afro-Américains se voyaient souvent refuser dans d’autres domaines. Le blues était non seulement devenu une façon pour les Afro-Américains de créer leur propre histoire, mais aussi d’en garder une trace, d’en faire chronique pour la rendre pérenne par l’aspect immortel de la musique. Chaque note, chaque double-croche, chaque noire, chaque silence agissait sur la partition comme un acte de résistance historique. Ce langage musical était mis en dualité avec le discours oppressif et haineux de l’époque et une douce ironie en naissait : une musique vocale et festive, célébrant la reconstruction et la réappropriation d’une culture.

Julie-Anne Poulin | Le Délit

Ce manque d’équité envers les Afro-Américains était et demeure toujours, aux États-Unis, érigé en système. Il était inhérent à un inconscient collectif inculqué et se déployait dans toute la sphère sociale. Au nord comme au sud. La grande migration vers les États du nord était, en ce sens, porteuse d’un faux message d’espoir. À cause des ghettos et de la xénophobie, la possibilité d’avoir une vie meilleure leur devenait souvent inaccessible. Le voyage au nord du personnage de Ma Rainey vers le studio d’enregistrement de Paramount pour l’enregistrement de son album incarne ce faux espoir.

« Le personnage, interprété par Chadwick Boseman, essaie à plusieurs reprises d’ouvrir une porte qui semble bloquée dans le local de répétition des musiciens. Lorsqu’il y parvient finalement, c’est en la forçant violemment, mais il tombe sur une pièce qui ne mène nulle part, entourée de murs épais »

Le blues que chantait Ma Rainey, porté à l’écran par Wolfe avec l’aide de la sublime performance de Viola Davis, n’est toutefois pas un blues de désespoir. Il en est un de défiance. Le ton, les paroles et la musique entraînante témoignent de ce fait. La musicalité trouve même son chemin jusqu’aux dialogues de l’œuvre. Il suffit de se concentrer sur le rythme particulier avec lequel les acteurs qui jouent les musiciens de Ma Rainey déclament leurs répliques pour s’apercevoir que celles-ci sont presque rythmées de la même façon qu’un morceau de blues ou de jazz. De cette manière, Wolfe semble lier habilement la forme et le fond : les dialogues rapides et rythmés avec le blues.

Ce concept de rapidité touche à quelque chose de plus profond dans l’œuvre de Wolfe : le manque de patience du personnage de Levee. Ce personnage, interprété par Chadwick Boseman, essaie à plusieurs reprises d’ouvrir une porte qui semble bloquée dans le local de répétition des musiciens. Lorsqu’il y parvient finalement, c’est en la forçant violemment, mais il tombe sur une pièce qui ne mène nulle part, entourée de murs épais. Cette impatience, ce désir de détruire violemment les portes et de briser les obstacles qui se dressent contre lui est une métaphore qui symbolise bien sa volonté de révolte contre l’absurdité du racisme. Mais, ce désir, empreint d’individualisme, le guide finalement vers l’échec. Dans cette scène, Wolfe met en lumière que même lorsque la communauté afro-américaine entreprend de réussir, elle se bute à des obstacles qui l’en empêchent.

Lorsque Levee perd sa seule source de liberté et se fait rejeter par son propre groupe, en plus de la structure de pouvoir que représentaient les producteurs blancs de Paramount, il est brisé, poussé à l’abandon. Levee symbolise les implications d’une perte de résilience que le personnage de Ma Rainey n’a, quant à elle, pas perdue. Il incarne aussi la perte de la foi et de l’espoir. Le film semble dire que l’individualisme n’est pas la panacée du racisme et que le changement peut seulement arriver si cette prise en main de l’histoire se fait collectivement et que la communauté reste forte.

« Le film transcende le simple film d’époque et vient célébrer le fait de s’unir en communauté plutôt que de se perdre dans l’individualisme ; il s’agit d’une ode qui questionne le concept même de liberté »

C’est aussi ce que la métaphore des souliers jaunes de Levee représente. Levee tue son compagnon musicien simplement parce que ce dernier marche sur ses souliers. Cette raison absurde qui le pousse au meurtre est justement le nœud du message que tente de véhiculer le film : le racisme systémique que subit Levee et, de manière plus générale, celui que subissent les Afro-Américains de l’époque, contribue à entretenir des sentiments de rage et de haine à l’apparence inexplicable et injustifiée qui sont, par la suite, relâchés dans la communauté. Pour Levee, c’est le rejet de Paramount refusant de lui donner sa chance qui le pousse vers ses derniers retranchements et vers l’absurdité de son geste final.

Le blues de Ma Rainey soulève des enjeux complexes liés au racisme et aux structures de pouvoirs oppressives qui sont d’ailleurs encore présents de nos jours, quoique plus subtils et sournois. Les performances de Chadwick Boseman et Viola Davis sont dotées d’un réalisme remarquable et d’une profondeur émotionnelle saisissante. Le film transcende le simple film d’époque et vient célébrer le fait de s’unir en communauté plutôt que de se perdre dans l’individualisme ; il s’agit d’une ode qui questionne le concept même de liberté. 


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